«Si on ne va pas vers le peuple, le peuple ira vers le populisme»

«Gilets jaunes» Avant tout le monde, Christophe Guilluy s’est penché sur la France périphérique: il livre ici son analyse des «gilets jaunes».

Manifestation des «gilets jaunes» à Bordeaux, le 15 décembre dernier. KEYSTONE/EPA/CAROLINE BLUMBERG

Manifestation des «gilets jaunes» à Bordeaux, le 15 décembre dernier. KEYSTONE/EPA/CAROLINE BLUMBERG

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Christophe Guilluy a d’abord publié «Fractures françaises» (Bourrin, 2010), puis «La France périphérique» (Flammarion, 2014): une expression qui s’est popularisée avec le mouvement des «gilets jaunes». Il vient de publier un nouvel essai, «No society».

On vous présente désormais comme le prophète du mouvement des «gilets jaunes». Il était prévisible?
Je dis depuis quinze ans que nous avons sous les yeux une fragilisation du socle de la classe moyenne sur des territoires bien précis que j’ai appelé «France périphérique». Et cela fait des décennies qu’on observe sur ces territoires une contestation sociale et politique. Le mouvement des «gilets jaunes» rappelle celui des «bonnets rouges», qui a concerné la Bretagne en 2013: il a eu lieu dans les mêmes territoires de petites villes, de villes moyennes, de zones rurales.

Le démographe Hervé Le Bras soutient que le mouvement des «gilets jaunes» s’inscrit plutôt dans une «diagonale du vide» qui traverse la France: il serait fort là où les territoires se dépeuplent.
Si le mouvement n’avait concerné que cette géographie du vide, vous n’auriez pas eu une majorité de Français pour se reconnaître en lui. Il y a dans cette manière de présenter les «gilets jaunes» comme une tribu perdue d’Amazonie qu’on aurait retrouvée une volonté d’invisibiliser le peuple. Les élites cultivent l’idée selon laquelle le peuple n’existerait plus. Ou alors seulement à la marge. Prétendre qu’il ne s’agit que des marges de la société revient à masquer la question sociale. On voit bien qu’on tourne autour du pot pour ne pas aborder le sujet essentiel: le destin des classes populaires et de la classe moyenne.

Les mouvements sociaux du passé permettent-ils de comprendre celui-ci?
Non, nous sommes en face d’un mouvement du XXIe siècle et inédit, qui se caractérise par une forte rupture entre le monde d’en haut et le monde d’en bas. Dans les mouvements sociaux classiques, ce lien existait. En revanche, les «gilets jaunes» surviennent dans ce moment où la rupture entre le haut et le bas marque l’épuisement d’un modèle qui n’est pas inopérant puisqu’il produit de la richesse, mais qui ne fait plus société: nous basculons dans l’«a-société». Le propre de ce mouvement, c’est l’idée qu’il n’a pas de représentants, ni politiques, ni syndicaux, ni même intellectuels. On est dans le choc entre deux mondes qui ne se comprennent plus, qui se tournent le dos.

On a souvent souligné la diversité sociale des «gilets jaunes». Qu’est-ce qui les a réunis malgré cela?
On y trouve en effet des catégories très différentes, même s’il s’agit majoritairement de gens modestes. Mais pas forcément des pauvres: le mouvement est d’abord porté par des gens qui travaillent, qui ont des petits revenus et qui sont dans une situation de fragilité économique parce qu’ils vivent sur des territoires où se créent peu d’emplois. Il rassemble aussi bien des ouvriers, qui votaient traditionnellement plutôt à gauche, que des paysans qui votaient plutôt à droite. Mais ils ont une perception commune des effets de la mondialisation, dont ils ont longtemps joué le jeu. Il faut le rappeler: ils n’ont pas toujours été dans une logique de «repli», même si on les présente toujours comme ça. Non, c’est un diagnostic qu’ils portent sur leur propre vie. Ils estiment que le modèle qu’on leur a proposé ne leur a pas été bénéficiaire. C’est là-dessus qu’ils ont développé un discours commun.

Ils partagent également le sentiment d’être méprisés?
C’est l’aspect culturel. Ces gens-là ont le sentiment d’être les grands oubliés du monde politique et de l’intelligentsia qui les représente toujours négativement. On a donc découvert de manière abrupte qu’il existe encore un peuple en France. Cette découverte a plongé le monde politique et médiatique dans un état de sidération rappelant celui des élites britanniques après le Brexit, quand elles ont pris conscience qu’il existe un peuple anglais et qu’il vit en Angleterre! C’est pareil en France, où on voit depuis un mois et demi ce qu’on avait oublié depuis trente ans: le peuple lui-même. On ne peut donc plus faire comme si cette France périphérique n’existait pas alors qu’elle représente potentiellement une majorité de la population. Sur le plan culturel, les «gilets jaunes» ont déjà gagné.

Les femmes y jouent un rôle de premier plan. C’est une dimension importante?
Oui. Leur surreprésentation s’explique d’abord par le fait que les femmes travaillent dans les milieux populaires et qu’elles sont donc quotidiennement en prise avec la réalité économique. Mais, surtout, ce sont elles qui occupent les emplois les plus précaires dans la société du XXIe siècle. C’est sans doute un des mouvements féministes les plus importants de l’histoire. Alors qu’on décrit souvent les milieux populaires comme les plus misogynes qui soient…

On imagine mal Macron poursuivre ses réformes comme si de rien n’était. Politiquement, il est mort?
Aujourd’hui, on peut espérer qu’il fasse sa révolution intellectuelle. Mais n’est-il pas déjà trop tard? Il s’est fait élire en disant: «Je suis le subversif, je ne reconnais plus le clivage gauche-droite…» Mais, à peine élu, il a enfilé les chaussons de la technostructure française. Il nous prouve depuis des mois qu’il est incapable de penser en dehors de ces clous-là. En gros, il a organisé toute sa politique autour de l’idée du «premier de cordée» en boostant les territoires qui vont bien. Favoriser les favorisés, c’est à la portée du premier imbécile venu: sans cibler qui que ce soit, je dirais que n’importe qui peut être maire d’une métropole comme Paris ou Bordeaux. En revanche, il faut des intelligences supérieures pour essayer de développer une petite ville ou une zone rurale. Mais là, comme par hasard, il n’y a plus grand monde…

Ce sont les populistes qui vont tirer les marrons du feu?
Ils gagnent aujourd’hui parce que personne ne les concurrence. Il faudrait le faire, y compris sur les sujets sensibles comme l’immigration, plutôt que de faire semblant. Si on laisse filer les choses, les populistes seront partout majoritaires demain. L’alternative est simple: soit on va vers le peuple, soit le peuple ira vers le populisme.


Les mesures d’urgence avant le grand débat

Prime exceptionnelle, heures sup’ défiscalisées, pas de hausse de la CSG (contribution sociale généralisée) pour une partie des retraités: le parlement français a donné vendredi son feu vert définitif, via un vote du Sénat, aux mesures d’urgence de l’Exécutif à dix milliards d’euros. Les débats ont duré quatre heures – contre treize, jeudi, à l’Assemblée nationale. Les Républicains ont voté pour, non «par adhésion» mais par «responsabilité» selon leur chef, Bruno Retailleau: «Lorsqu’il y a un incendie, on ne jette pas de l’huile sur le feu.» Socialistes et communistes se sont abstenus.

Le président, Emmanuel Macron, a directement répondu jeudi à une pétition signée par plus de 1,1 million de personnes sur internet: «Vous dénoncez l’écart qui s’est peu à peu creusé entre le peuple et ses dirigeants (…). À nous de trouver des solutions pour faire, ensemble et dans le dialogue, de cette colère une chance», a-t-il écrit.

Vendredi, le premier ministre, Edouard Philippe, a confirmé que des conférences de citoyens tirés au sort seront associées aux remontées du «grand débat» national organisé en janvier et février. «Afin d’être innovants, nous avons pensé qu’il était sage de procéder à la désignation de conférences qui, dans chacune des régions, pourront réunir une centaine de citoyens français tirés au hasard», a expliqué M. Philippe au terme d’une réunion avec des maires ruraux et quelques «gilets jaunes» à Saint-Yrieix-la-Perche (Haute-Vienne). «L’idée est que les Français qui ne sont pas forcément les plus impliqués dans la vie et le débat public puissent donner leur avis sur le débat et sur les propositions», a-t-il ajouté.

Toujours «déterminés», mais essoufflés après plus d’un mois d’une mobilisation émaillée de violences, des «gilets jaunes» ont mené des actions sporadiques vendredi. Ils appellent à un nouveau samedi de manifestations, notamment au pied du château de Versailles.

Créé: 21.12.2018, 22h22

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