Le procès du cardinal Barbarin est celui du silence de l’Église

Abus sexuels Faute d’avoir livré un prêtre pédophile à la justice, il y a quinze ans, Mgr Barbarin se retrouve face aux juges. Procès retentissant.

Le cardinal français Philippe Barbarin, archevêque de Lyon.

Le cardinal français Philippe Barbarin, archevêque de Lyon.

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Le procès d’un cardinal, c’est forcément le procès de l’Église, et celui qui s’ouvre le lundi 7 janvier devant le Tribunal correctionnel de Lyon le sera d’autant plus qu’il touche une figure flamboyante de l’épiscopat français, réputée proche du pape, Mgr Philippe Barbarin, et qu’il aborde une attitude fréquemment reprochée à l’Église catholique: l’obsession du silence dans les affaires de pédophilie.

Face à neuf plaignants qui se sont portés partie civile, le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon et primat des Gaules, comparaîtra pendant trois jours pour non-dénonciation d’abus sexuels. Le coupable des actes pédophiles, ce n’est pas lui. Mais il lui est reproché, à son arrivée à l’évêché dix ans après les faits, de ne pas l’avoir livré à la justice.

Pour comprendre l’affaire, il faut remonter aux années 70. Dans la paroisse de Sainte-Foy-lès-Lyon, proche de la métropole, un jeune prêtre se distingue par son dynamisme. Charismatique, adoré de ses paroissiens, le père Bernard Preynat crée un groupe de scouts, organise des camps dans lesquels passeront en vingt ans près de 400 jeunes filles et garçons de la commune. À plusieurs reprises, en 1978, en 1982, en 1985, des attouchements sur des garçons sont signalés à ses supérieurs, il promet à chaque fois de ne pas recommencer. On ne le déplace pas.

En 1990, un enfant de 11 ans raconte à ses parents une scène d’attouchements sexuels, et une confrontation est organisée en présence des parents et du prêtre: «Ben alors, tu as recommencé? s’exclame le supérieur du père Preynat lors de cette entrevue. Tu sais que si tu étais dans le civil, tu pourrais te retrouver en prison.» Stupéfaits, les parents découvrent qu’il y a eu des précédents, et six mois plus tard, voyant que rien n’a été fait, ils alertent le cardinal de l’époque, Mgr Decourtray, et menacent de déposer une plainte pénale, ce qu’ils préfèrent éviter pour ménager leur famille. Cette fois-ci, le père Preynat est écarté, en 1991. On l’envoie six mois chez les petites sœurs des pauvres, pour calmer ses ardeurs, et ensuite on lui confie des paroisses rurales ailleurs dans l’évêché, où il reprend des activités avec des mineurs.

«La Parole libérée»

Quand Mgr Philippe Barbarin arrive à Lyon, en 2002, tout le monde peut croire que l’affaire Preynat est réglée: ceux qui l’ont dénoncée sont persuadés qu’il a été démis de ses fonctions, et à l’évêché on constate qu’il n’y a pas de nouvelles affaires… Mais c’est compter sans les victimes.

Car elles n’ont pas oublié. En juillet 2014, lors d’une fête du diocèse, un paroissien, Alexandre Durrot, est stupéfait de reconnaître au premier rang d’un chœur de prêtres celui qui l’avait agressé plus de vingt ans auparavant. Il porte plainte auprès du cardinal Barbarin, qui fait remonter l’affaire au Vatican. En février 2015, le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Mgr Luis Ladaria Ferrer, conseille la suspension disciplinaire du prêtre tout en évitant le scandale public.

Mais c’est trop tard. Autour d’Alexandre Durrot, les langues commencent à se délier. D’autres victimes portent plainte auprès de l’évêché. Le cardinal Barbarin, plutôt que de les recevoir, les adresse à une théologienne chargée de l’accueil des personnes «blessées par l’Église». Dépassée par les événements, elle a la bonne idée, par exemple, d’organiser une prière commune entre une victime et Bernard Preynat, l’agresseur… Certes, celui-ci a enfin été démis de ses fonctions, car au mois d’août 2015 le cardinal Barbarin lui a interdit «tout exercice du ministère pastoral et toute activité comportant des contacts avec des mineurs», mais désormais, l’affaire ne cesse d’enfler.

Une association des victimes du père Preynat se crée, «La Parole libérée», qui fait ressortir 70 témoignages de jeunes gens qui auraient subi des attouchements dans le groupe scout, voire pour certains des viols, et quand l’association organise une conférence de presse, en janvier 2016, le scandale public est colossal.

Grâce à Dieu…

Face à la déferlante, Mgr Barbarin, autrefois chéri des médias pour son intelligence acérée et ses positions tranchées, perd ses moyens. Devant des journalistes qu’il cherche à convaincre de sa volonté d’agir, il lâche une phrase effroyable: «Grâce à Dieu, les faits sont prescrits.» C’est un lapsus dont il s’excuse aussitôt, mais il en portera désormais les stigmates. Puis on apprend que l’évêché a fait appel à une entreprise de communication spécialisée dans la gestion de crise de multinationales. Bref, le cardinal donne l’impression de se préoccuper beaucoup plus de l’image de l’Eglise que de son repentir. Une enquête préliminaire pour non-dénonciation d’abus sexuels contre Mgr Barbarin a été classée en 2016 par le procureur de Lyon. Il estimait qu’il y avait prescription pour les faits antérieurs à 2014 et qu’à partir de cette date, il n’y avait pas eu de volonté d’entraver l’action de la justice.

Les victimes réunies autour de La Parole libérée n’ont pas accepté ce classement de plainte. À leurs yeux, le cardinal Barbarin a forcément eu connaissance des faits à son arrivée à Lyon, en 2002 ou peu après, et à l’époque ils n’étaient pas prescrits. Il a donc bel et bien permis au père Bernard Preynat d’échapper à la justice. C’est pourquoi ils ont relancé l’affaire par une citation directe dirigée contre le cardinal et cinq autres anciens responsables du diocèse de Lyon, dont l’un est devenu archevêque d’Auch et l’autre évêque de Nevers.

Le procès du silence de l’Église durera trois jours devant le Tribunal correctionnel de Lyon. D’ores et déjà, il est certain qu’il fera beaucoup de bruit…

Créé: 06.01.2019, 19h30

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