À Scarborough, on espère que le Brexit remplira les filets

BrexitLes pêcheurs veulent reprendre le contrôle de leurs eaux. Mais l’industrie, autrefois florissante, est à genoux.

Fred Normandale sur son chalutier dans le port de Scarborough.

Fred Normandale sur son chalutier dans le port de Scarborough. Image: Yolanda Carslaw

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Lorsque Fred Normandale monte à bord de son bateau, il a, comme toujours, ce petit pincement au cœur. Peut-être parce qu’il est le capitaine du dernier chalutier qui mouille aujourd’hui dans le port de Scarborough. C’est avec fierté qu’il nous fait le tour du propriétaire: la salle des machines étouffante, l’énorme cale remplie de glace, les couchettes et la cambuse version Tetris, le pont rouillé, couvert de filets. «C’est une vieille Lady de presque 40 ans», lâche-t-il avec tendresse. «Autrefois, il y avait 35 bateaux comme celui-ci, on y pêchait et surgelait le poisson en mer. Pas besoin de rentrer au port.»

Ces hommes qui affrontaient la mer du Nord démontée dans ce coin perdu du Royaume-Uni, on les appelait les «two-days millionaires». Quinze jours en mer, deux au pub, à dépenser sans compter les trésors de la pêche. Fred Normandale était de ceux-là, une vie passée au large, une fortune faite en remontant cabillauds et colins dans ses filets. Mais avec l’entrée dans l’UE en 1973, l’industrie locale a débuté sa lente agonie. Elle est passée de 1000 pêcheurs à 200. Les chalutiers ont laissé la place aux petits bateaux pour des prises au jour le jour. Du homard et du crabe essentiellement, car le cabillaud, c’est fini. «Il se passe quelque chose en mer du Nord. Tous les poissons migrent vers les Shetland et la Norvège», constate le pêcheur. Le réchauffement climatique peut-être. Et les quotas ont drastiquement baissé, pour sauver l’espèce. Ils ont chuté de 175'000 tonnes dans les années glorieuses à 20'000 aujourd’hui. «L’Europe décide de notre sort avec une poignée de scientifiques, derrière des portes closes.»

Scarborough, c’est l’exemple minuscule d’un conflit majuscule qui se déroule entre pêcheurs européens et britanniques. Les premiers capturent jusqu’à 70% des poissons dans les eaux des seconds. Cette répartition des zones de pêche et de quotas menace de voler en éclats si aucun accord n’est trouvé cette année entre Londres et Bruxelles. Et les tensions sont réelles. «Les Français n’accostent plus ici, raconte Fred Normandale. Ils pêchent dans les Shetland et nous évitent.» Son équipage pêche en Norvège, un pays qui a ses propres quotas, en dehors de l’UE. «Les Norvégiens sont très stricts avec le respect de leurs quotas, mais je préfère m’arranger avec eux qu’avec Bruxelles.»

Jeremy, un marin bourru, amarre son petit navire. Il a passé l’aube à relever ses paniers de homard bleu, une espèce très appréciée. Il nous montre ses prises, une cinquantaine de kilos, et concède: «C’est plutôt une bonne journée.» Il gagne entre 10 et 20 euros le kilo, les prix ont doublé avant Noël. La vendeuse du petit stand de pêche de la plage le confirme. «C’était de la folie. Nous avons même eu du mal à satisfaire les clients.» Mais l’euphorie des Fêtes est passée. Ce matin, son stand est maigre, boudé par le chaland. À deux pas de là, le marché couvert est désert. «Avant, il y avait tellement de poissons que ça débordait sur les quais.» Dans la pêcherie, deux hommes filètent du poisson. Des homards vivants, les pinces attachées, sont immobiles au fond d’un bac. Le camion spécial qui attend sa livraison devant la porte les transportera, à en croire l’étiquette… en France.

Un dilemme

Il est là, le dilemme des pêcheurs britanniques. Non soumis aux quotas, homards et crabes s’exportent à plus de 80% vers l’UE, France et Espagne en tête. Le Royaume-Uni dépend du marché unique pour écouler ses crustacés, qui représentent 500 millions d’euros par an. À l’opposé, le cabillaud, ingrédient principal des fameux fish & chips, est, lui, importé à 95% de l’UE! Les habitudes alimentaires des sujets de Sa Majesté n’étant pas près de changer, les filets des pêcheurs des deux côtés de la Manche resteront encore longtemps entremêlés. Et les menaces françaises de blocages aux ports de Calais en cas de non accord relèvent davantage de tactiques d’intimidation.

Dans le port de Scarborough, tout le monde sait qu’il faudra trouver un compromis avec Bruxelles. Mais même si on pense ici que Boris Johnson est «le moins pire des bad boys», peu ont l’espoir qu’il se battra pour un secteur qui ne représente que 0,12% de l’économie du pays. «Il y a peut-être des opportunités en Écosse, mais pas ici, constate amèrement Fred Normandale. Il n’y a pas de jeunes qui reprennent, le job est dur, l’industrie est finie.» Ce soir, son chalutier repartira au large, dans les eaux britanniques. Un dernier baroud d’honneur.

Le homard pêché à Scarborough est exporté principalement dans l'UE. Crédit VL

Dans le port, les emplois se font rares. Crédit VL

Dans les années 1960, Scarborough était un haut lieu de la pêche. Crédit Fred Normandale


Négociations: la pêche, un dossier clé

Même si le Royaume-Uni a quitté l’Union européenne le 31 janvier, le pays restera lié à la Politique commune de la pêche (PCP) jusqu’à la fin de la période de transition, le 31 décembre. Ensuite, il deviendra un «État côtier indépendant». La gestion de ses eaux dans une «zone économique exclusive» sera portée à 200 milles nautiques de ses côtes. En janvier 2021, Boris Johnson pourrait donc théoriquement bannir les bateaux européens de cette zone et déployer la Royal Navy pour protéger ses pêcheurs.

Ce scénario catastrophe ne devrait pas se produire. Londres a beaucoup à perdre en cas de non accord. À commencer par de nouveaux contrôles aux frontières, inspections d’hygiène et autres tracas administratifs pour une denrée fragile et périssable. L’UE pour sa part plaide pour un statu quo. Emmanuel Macron a réaffirmé récemment que l’accès aux eaux britanniques pour les bateaux de pêche français serait une ligne rouge pour Paris lors des discussions commerciales post-Brexit.

Londres et Bruxelles se sont donné jusqu’au 1er juillet pour régler ce dossier brûlant. Car pour certains diplomates européens, c’est d’un accord sur la pêche que pourrait dépendre la conclusion d’un traité global sur les nouvelles relations commerciales entre le Royaume-Uni et l’UE. Et les pêcheurs britanniques craignent d’être une nouvelle fois sacrifiés, au profit de secteurs clés pour l’économie, comme la City, le centre financier de Londres. V.L.

Créé: 02.02.2020, 18h29

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