Seuls les journalistes «amis» ont la faveur des «gilets jaunes»

FranceLa défiance envers la presse a franchi un nouveau cap. Le mouvement se rabat sur les médias «maison» ou «bienveillants».

Pour leur dixième samedi de protestation, le week-end dernier à Paris, les manifestants ont persisté à épingler les médias.

Pour leur dixième samedi de protestation, le week-end dernier à Paris, les manifestants ont persisté à épingler les médias. Image: Reuters

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Les liens sont rompus. À chaque «acte», le fossé se creuse entre les «gilets jaunes» et les médias. Sur les barricades, les journalistes sont devenus persona non grata. Accusés de «collaborer» avec le gouvernement, ils sont menacés, insultés, molestés. La liste des reporters agressés depuis le début de la mobilisation ne cesse de s’allonger. Jamais la presse n’a été autant discréditée. Désormais, seuls les médias «bienveillants» ont la faveur du mouvement fluo, qui se lance dans la production de sa propre information. Comment interpréter un tel phénomène?

«La haine des médias n’a rien d’inédit, elle existe depuis l’avènement des journaux au XVIIe siècle», explique Alexis Lévrier, historien de la presse et des médias et maître de conférences à l’Université de Reims. «Mais jusqu’à présent, cette violence dans le discours était contenue par des services d’ordre et des syndicats. Or, aujourd’hui, il n’y a plus de corps intermédiaires, elle peut donc s’exprimer librement», regrette le spécialiste, qui pointe aussi la responsabilité des politiques dans ce qu’il se passe actuellement.

«La campagne présidentielle de 2017 s’est beaucoup focalisée sur la haine des médias. Chaque fois qu’un dirigeant politique était contrarié par ce qu’on disait de lui, il s’en prenait aux médias. François Fillon ou Jean-Pierre Raffarin ont fait huer des journalistes dans des meetings. Quant à Jean-Luc Mélenchon, en écrivant en janvier 2018 «La haine des médias est juste et saine» sur son blog et en déclarant «pourrissez-les partout où vous pouvez» quelques mois plus tard, il a alimenté la colère et, au moins indirectement, encouragé les gens à passer de la parole aux actes», estime-t-il.

Journalisme bienveillant

Aujourd’hui, les «gilets jaunes» mécontents du traitement que leur réserve la presse «privilégient les médias «compagnon de route», qui suivent le mouvement sans aucun recul critique. Mais leurs attentes traduisent une confusion entre journalisme et communication, observe l’universitaire. Le rôle d’un reporter n’est pas d’être le porte-voix d’une cause, mais de confronter les sources, de faire la part des choses et de faire émerger la vérité. Des médias comme Brut ou RT France, très plébiscités par les manifestants, pratiquent un journalisme d’empathie.»

Pour bon nombre de «gilets jaunes», la palme du meilleur journaliste revient ainsi à Rémy Buisine, qui couvre les manifestations muni de son smartphone pour Brut, plateforme d’information fondée en 2016. Accueilli dans les manifestations comme une rock star, il cartonne sur Facebook, réseau social qui fait la part belle à l’interactivité et sur lequel le mouvement s’organise et débat. «Avec ses heures de directs sans montage, il donne aux militants le sentiment que leur parole n’est pas filtrée et que ce qu’il se dit est forcément vrai», constate Alexis Lévrier.

Pas de médiatisation neutre

Mais «ce qu’ils ne voient pas, c’est qu’il y a toujours une éditorialisation et elle est d’autant plus subjective qu’elle est cachée. Elle se fait dans le choix des interlocuteurs et dans la manière dont on filme. Il n’y a jamais de médiatisation neutre, insiste Alexis Lévrier. Les «gilets jaunes» prétendent vouloir avoir accès à la vérité brute, mais en fait ils attendent un discours de promotion de leur cause, ajoute-t-il. Les leaders du mouvement ont tort de penser que la presse ne peut être qu’un outil de propagande. L’idée la plus répandue étant que les journalistes sont des marionnettes du pouvoir et que donc ils mentent.»

Et que dire du succès de RT France, version francophone de la télévision publique russe (ex-Russia Today)? «C’est sidérant de voir des «gilets jaunes» huer l’Agence France Presse à Paris et faire l’éloge de RT, alors qu’on sait que c’est un outil de Vladimir Poutine pour déstabiliser les démocraties occidentales. RT n’a que faire des revendications des «gilets jaunes». Sa mission consiste à laisser les protestataires s’exprimer sans critiquer et à couvrir les rassemblements avec bienveillance. C’est incroyable que les militants fassent preuve d’autant de naïveté», s’étonne l’historien de la presse.

Prise de conscience

Cependant, tout n’est pas à jeter dans la médiasphère alternative. En mettant le doigt sur des sujets passés sous silence, en l’occurrence les violences policières, certaines plateformes citoyennes comme «Vécu, le média du gilet jaune», lancé par Gabin Formont à la mi-décembre sur Facebook, obligent les professionnels à prendre conscience de leur manque et à s’adapter. «En quelques semaines, nous avons engrangé près de 50 000 abonnés», explique cet entrepreneur de 28 ans, qui dit avoir créé ce média parce qu’il ne supportait «plus de voir des blessés, des jeunes, des femmes, et que la presse n’en parle pas» et pour lutter contre «la désinformation de la part de certains médias».

Son fait d’armes le plus médiatisé a été de démonter la rumeur de la mort d’une militante belge par un tir de Flash-Ball le 6 janvier à Paris, avant la presse. En recoupant les sources et en remontant à l’origine de l’information, Gabin Formont et son équipe d’une dizaine de personnes ont «fait un véritable travail de vérification et ont gagné une vraie légitimité», souligne Alexis Lévrier.

Court-circuiter la presse

«Regardez ce qu’il se passe aujourd’hui, on a parlé de nous parce qu’on a empêché une «fake news» de circuler, mais on apparaît partout comme un média citoyen dont la première préoccupation est les blessés à qui on donne la parole. Résultats: depuis quelques jours, les victimes des violences policières sont littéralement assaillies par les journalistes, explique le fondateur de «Vécu». Court-circuiter la presse pour qu’elle fasse correctement son travail, c’est le rôle qu’on pourrait avoir à l’avenir», enchaîne le jeune homme, qui entend bien poursuivre son projet au-delà du mouvement des «gilets jaunes».

Créé: 22.01.2019, 22h21

Articles en relation

La crise des gilets jaunes a déterré la question sociale

La rédaction Xavier Alonso estime que la crise des «gilets jaunes» remet dans l'actualité des thématiques que les années Hollande et Sarkozy avaient éclipsé. Plus...

Pourquoi les irréductibles gilets jaunes ne lâchent rien

France Après deux mois de mobilisation, ils refusent de rentrer chez eux. Macron ne les a pas convaincus et le grand débat national annoncé les laisse sceptiques. Sur les ronds-points, ils ont aussi trouvé une nouvelle famille. Reportage. Plus...

Face aux «gilets jaunes», Mélenchon divise à gauche

France Le leader de la France insoumise dit sa «fascination» pour Éric Drouet, l’un des meneurs de la contestation arrêté mercredi. Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.