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Les six dimensions de la fronde des gilets jaunes

Ce week-end, les gilets jaunes ont bloqué des routes partout en France. Qu'exprime ce mouvement spontané?

1. UNE CYBERMOBILISATION

Tout d’abord, les gilets jaunes sont la première cybermobilisation d’ampleur en France. Des manifestations spontanées dont les rassemblements ont été communiqués sur les réseaux sociaux ont déjà eu lieu ailleurs dans le monde. Les plus spectaculaires ont été «la révolution verte» en Iran de 2009 ou les révolutions dites du «Printemps arabe» de 2011. Comme elles, la révolte des gilets jaunes a utilisé les réseaux sociaux sur Internet et sur mobiles. Et elle a fait émerger quelques figures régionales mais n’a pas eu de leader naturel au plan national. Au contraire, ce mouvement qui se veut apolitique et asyndical refuse d’être incarné par une seule tête. Même si l’initiateur du mouvement est identifié, beaucoup de manifestants refusent d’avoir un leader et revendiquent le fait de représenter, eux, le peuple.

2. UNE CRISE DE LA MOBILITÉ

Les manifestants du week-end sont le symptôme d’une grave crise de la mobilité qui se profile de manière plus dure encore à l’avenir. Pour la plupart, les gilets jaunes sont des gens qui ont besoin de la voiture pour aller travailler ou faire leurs courses. Ils habitent en périphérie des métropoles ou dans les campagnes. L’augmentation du prix du pétrole et la taxe carbone qui viennent peser sur le diesel et dissuader l’achat de voitures diesel (après l’avoir encouragé) ont entamé leur pouvoir d’achat et leur niveau de vie. En ville, le gilet jaune est plutôt le symbole de la mobilité douce, de cyclistes de plus en plus nombreux dans les métropoles. Dans ces centres urbains, les embouteillages et la pollution ont forcé les élus à avoir des politiques plus restrictives à l’égard de la voiture particulière et à développer les transports en commun et les pistes cyclables. Mais rien n’a été vraiment imaginé pour les habitants qui ne peuvent faire autrement que d’utiliser leur voiture. Les préoccupations environnementales ou la transition énergétique pèseront de plus en plus sur nos choix de société. Et ces utilisateurs contraints de la voiture, les gilets jaunes, se sentent particulièrement pénalisés et abandonnés. Après la décision de passer à 80 km/h les routes du réseau secondaire, l’augmentation du prix de l’essence a été ressentie comme un mépris de cette France de la périphérie, dont l’automobile est le symbole.

3. UN RETOUR DU POUJADISME

En France, ce n’est pas la première fronde antifiscale de la petite classe moyenne, celle des artisans, des commerçants et des employés. Dans les années 50, Pierre Poujade, un commerçant du Lot s’insurge contre la politique fiscale qui frappe les indépendants et s’élève contre le soudain développement des grandes surfaces accusées de concurrence déloyale. Comme hier, ce sont des populations déstabilisées par un changement de modèle économique qui se révoltent. Le poujadisme est parvenu à recueillir plus de 2 millions de voix et gagner 52 sièges à l’Assemblée nationale en 1956. Deux ans plus tard, tous ses députés sont tous battus en 1958 sauf deux, dont Jean-Marie Le Pen, le futur fondateur du Front national. Parmi les gilets jaunes, comme dans les années 50, il y a beaucoup de petits commerçants et artisans installés en région. Beaucoup de gens qui n’avaient jamais manifesté, car ce n’est pas dans leur culture. Aujourd’hui, ils dénoncent comme hier le matraquage fiscal des classes moyennes et ont aussi un côté patriotique ou cocardier. Sur plusieurs points de blocage, on chantait ou diffusait la Marseillaise et on agitait des drapeaux tricolores. Le sociologue Jean Viard parle «de poujadisme événementiel» pour caractériser le mouvement des gilets jaunes.

4. UNE CRISE DE LA DÉMOCRATIE REPRÉSENTATIVE

Les gilets jaunes peuvent aussi être un symptôme de la crise de la représentation. Nombre de manifestants ont exprimé leur colère à l’égard des gouvernants et leur méfiance à l’égard des corps intermédiaires, des partis politiques et des syndicats. À Paris, les gilets jaunes voulaient marcher sur l’Élysée. Ailleurs, ils scandaient des slogans anti Macron. Certains étaient des abstentionnistes de la présidentielle de 2017, d’autres des déçus du Macronisme ou des électeurs de partis allant du Rassemblement national (ex-FN) à La France insoumise, qui ont tous deux soutenu ouvertement les gilets jaunes. Dans le contexte du développement du populisme en Europe et dans le monde, ce mouvement exprime aussi un rejet des élites, notamment politiques («ils se goinfrent dans leurs palais quand nous avons du mal à faire nos courses en fin de mois», disait une manifestante, samedi, sur un barrage).

5. LE PARTI DES AUTOMOBILISTES

En Suisse, on se souvient du Parti des automobilistes fondé en 1985 en réaction à une vague écologiste qui s’exprimait dans le pays. Il incarnait une sensibilité politique dont l’UDC est une héritière. En Belgique, le Mouvement citoyen belge (dont les couleurs sont les mêmes que le MCG genevois) tente de récupérer le mouvement des gilets jaunes de Belgique. Y aura-t-il une récupération politique du mouvement par un parti existant ou l’émergence d’un mouvement se revendiquant du peuple en France, combinant le rejet des élites et des étrangers, une aspiration à plus de justice sociale et un nationalisme affirmé? Le mouvement des gilets jaunes exprime aussi une forme de réaction d’une partie de la société qui se retrouve marginalisée à la suite d’un changement profond comme la mondialisation, la révolution digitale ou la transition énergétique. L’automobile est le symbole d’une société qui s’est construite autour d’elle (aux États-Unis, tout est fait pour la voiture, on point qu’on voit peu de piétons dans les campagnes et villes moyennes. On peut manger dans un drive-in et regarder un film en voiture). Les politiques publiques en France ont aussi favorisé la voiture. Et pour toutes les raisons citées ici, ce choix n’est plus soutenable.

6. LA PÉRIPHÉRIE DEMANDE DES COMPTES AU CENTRE

Depuis des mois, les communes, les régions et les populations dans les régions françaises se sentent oubliées et, plus grave, méprisées par le pouvoir central. L’image du président des riches, parfois arrogant et indifférent, a encore renforcé ce sentiment de décalage entre le centre et la périphérie. Le mouvement de décentralisation avec le transfert des moyens s’est tari. Aujourd’hui, les transferts de charges sans compensation se multiplient. Tandis que la France jacobine reste organisée depuis Paris par un pouvoir vertical. Dépouillés de leur pouvoir par l’intercommunalité, et privés de leurs moyens, les maires sont découragés: la moitié d’entre eux ne veut pas se représenter, comme le montre un dernier sondage.

Alors que les citoyens de la ruralité doivent payer pour se déplacer, les urbains bénéficient de politiques publiques. À propos des gilets jaunes, on parle de jacqueries, les révoltes spontanées de paysans du Moyen-âge, parce qu’il s’agit aussi d’une colère populaire née de difficultés de la vie quotidienne alors que les mieux nantis ont des privilèges et n’entendent pas les difficultés des plus modestes.

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