L’héritage de François Mitterrand passé au crible de deux éditorialistes parisiens

CommémorationLaurent Joffrin de «Libération» et Christophe Barbier de «L’Express» débattent du président socialiste mort il y a vingt ans.

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C’est l’année François Mitterrand. Il y a vingt ans, un 8 janvier, mourrait le premier président socialiste de la Ve République. En 2016, l’intriguant homme politique aurait eu 100 ans. En deux septennats, de mai 1981 à mai 1995, il a marqué une génération politique, la culture et l’architecture de son pays, mais laissé un piètre bilan économique. Pourtant La «Mitterrandmania» est vive… Qu’en pensent Laurent Joffrin (62 ans) et Christophe Barbier (48 ans), respectivement directeurs de Libération et de L’Express?

Que célèbre-t-on en 2016? L’homme Mitterrand ou une époque, la Mitterrandie…

Laurent Joffrin: L’homme. Il était un personnage de roman fascinant doté d’une intelligence rare, avec ses replis, ses secrets et ses paradoxes.

Christophe Barbier: On célèbre le temps du Mitterrandisme. Un temps qui se refermera avec la présidentielle 2017. L’homme sera célébré en octobre, lors de l’anniversaire de sa naissance. François Hollande comme la Fondation Mitterrand vont concentrer leur parole en octobre.

Qu’un président normal, Hollande, soit au pouvoir en 2016 renforce-t-il la «Mitterrandmania»?

L.J.: La normalité de Hollande lui a coûté une chute de popularité. Il remonte depuis qu’il habite mieux les habits de sa fonction. François Mitterrand avait le costume de président dès le premier jour. Le sens tactique, l’habileté et la résistance aux épreuves rapprochent les personnages. Pour le reste, rien à voir.

C.B.: La crise de la gauche renforce l’impact de cet anniversaire. Aujourd’hui, pour des raisons de ligne économique et pour la question de déchéance de nationalité, toute une gauche héritière de Mitterrand se sent trahie par la gauche au pouvoir. L’union de la gauche des années Mitterrand, c’est ce dont rêvent certains. En premier lieu, Jean-Luc Mélenchon.

François Mitterrand était-il un président moral?

C.B.: Non. D’ailleurs il n’est pas certain que la morale ait sa place en politique. S’il faut le juger à cette aune-là, il est évident que les affaires du Rainbow Warrior, des écoutes téléphoniques comme celle de Pechiney, qui impliquait l’enrichissement de Roger-Patrice Pelat – ami de la famille Mitterrand – montrent une pratique de l’Etat qui n’est pas morale. C’est d’un autre ordre que sa famille cachée: la vie privée.

L.J.: Non. Mais est-ce que la politique doit toujours être morale? En 1981, quand il nationalise l’économie, il le fait pour respecter le programme commun avec le Parti communiste qui a permis son élection, mais il n’y croyait pas lui-même. François Mitterrand commence à l’extrême droite, passe par Vichy, devient résistant de droite antigaulliste, puis travaille à l’union de la gauche. Tout cela sur trente ans certes, mais ce parcours étonnant montre que sa force, c’est sa manière d’évoluer dans l’époque.

Les échecs de Mitterrand sur l’emploi, la compétitivité et l’adhésion de la France à la mondialisation sont ceux de la France d’aujourd’hui?

C.B.: Oui. Incontestablement. François Mitterrand s’est mis en phase avec la culture dominante. Il n’a pas voulu changer l’ADN des Français. Il n’a pas entrepris la réforme structurelle dont le pays a besoin. Cela dénote un manque de courage et la volonté de travailler à sa réélection. Mais Jacques Chirac ne l’a pas davantage fait. Pas plus que Nicolas Sarkozy qui pourtant voulait incarner le changement.

L.J.: On ne peut pas comparer les époques. La première idée stratégique de François Mitterrand était de faire l’union avec le Parti communiste. Quand il constate l’impasse économique avec le PC, il doit faire un choix: la souveraineté nationale ou l’Europe? Son idée alternative a donc été l’Europe. Donc celle du marché qui inscrit la France dans la marche du monde. En cela il démontre sa sensibilité à l’époque: c’est donc plutôt un visionnaire.

De Mitterrand, que gardez-vous et que faites-vous disparaître?

L.J.: Je garde le premier septennat et je fais disparaître le deuxième. Je suis trop dur… Le deuxième septennat ne commence pas trop mal avec Michel Rocard, mais à la fin, c’est épouvantable! Tapie, les affaires, les intrigues. François Mitterrand ne s’intéresse plus qu’à lui-même. La période est exécrable pour le PS, qui connaîtra une déroute historique.

C.B.: De Mitterrand, je garde l’écharpe rouge (rires) et la qualité de la langue. Il parlait si bien le français que les idées en devenaient plus claires. Aujourd’hui, la parole est dégradée… Quelle perte! Je ne garde pas sa gestion des hommes, cette manie de confier une même mission aux hommes pour les opposer, cette manière de diviser pour régner. Ces traits de Machiavel ne servaient que son pouvoir personnel et ont été contre-productifs pour le pays.

Créé: 07.01.2016, 21h04

Laurent Joffrin

Directeur de "Libération"

Christophe Barbier

Directeur de "L'Express"

Héritier? Quel héritier...

Des héritiers? Beaucoup parlent d’Emmanuel Macron, et vous?

L.J.: Non. Tout d’abord parce que ce n’est ni le cynisme ni l’habileté qui caractérise Emmanuel Macron. Et encore moins le lyrisme. Il faut comprendre que François Mitterrand est un personnage de l’histoire et qu’il s’est construit en conscience. Il disait lui-même «je fais partie du paysage de la France» qui renvoie aussi à son côté mystique, son amour de la province, de la nature, des arbres. Dans les hommes politiques actuels, hormis François Hollande pour la forme politique, il n’y a que Jean-Luc Mélenchon, effectivement Mitterrandolâtre, qui a reçu en héritage son talent oratoire, son opiniâtreté et son sens de l’histoire. Et reste Laurent Fabius, l’héritier désigné…


C.B.:
De toute évidence, pas du tout Emmanuel Macron. Il y a d’abord les héritiers religieux: Ce sont Jean-Luc Mélenchon et dans les plus jeunes Benoît Hamon et Arnaud Montebourg qui sont dans un rapport d’idolâtrie. Ensuite, il y a celui qui lui ressemble le plus dans sa manière de faire de la politique: François Hollande. Elève de Jacques Delors, François Hollande préside comme Mitterrand. Sa gestion des affaires et des hommes, cette manière de diviser la droite, de faire monter le FN, de fragmenter son propre camp font de François Hollande l’héritier de Mitterrand. Il n’y a qu’un domaine où il reste sans héritier: celui de la maîtrise et de la performance de la langue.

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