L’île des pêcheurs en résistance contre la Chine

Mer de Chine méridionale A Ly Son, petite île vietnamienne au sud de l’archipel des Paracel, les pêcheurs sont en première ligne des conflits de souveraineté qui sévissent en mer de Chine méridionale. Reportage.

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Assis en tailleur dans la pièce où il reçoit ses hôtes, dans le souffle d’un ventilateur luttant péniblement contre une chaleur écrasante, Lê Hôn triture nerveusement un petit papier. Ce pêcheur de 51 ans, habitant de Ly Son, une île sise à quelques milles au large des côtes vietnamiennes, veut témoigner des malheurs que l’armée chinoise lui cause. C’était il y a quelques mois, alors qu’il pêchait près des îles Paracel, ou Huong Sa selon la dénomination vietnamienne, archipel «occupé» militairement par la Chine. Sur le bout de papier de Lê Hôn, les numéros d’immatriculation de trois navires chinois qui l’ont harcelé, dit-il, avant de trouer la coque de son bateau et de détruire son matériel de pêche. Arrive bientôt Bai Dai, 66 ans, qui nous présente, lui, une vidéo amateur enregistrée par son fils le 10 mai 2016. Elle montre l’arraisonnement musclé d’un bateau de pêche vietnamien par des navires militaires chinois, près de Woody Island, une île des Paracel où Pékin a installé une importante base militaire. Des documents attestent également d’une plainte déposée par les pêcheurs auprès des autorités vietnamiennes suite à ces agressions. «Parfois, ils tirent pour nous effrayer», raconte Nguyen Loi, 63 ans, propriétaire d’un bateau qui compte 17 membres d’équipage et qui dit avoir subi une sévère attaque en 2015. Des heurts qui auraient parfois fait des blessés et des morts, à en croire les habitants de l’île.

Militarisation des îles

Ces histoires qui se racontent dans la communauté de pêcheurs de Ly Son sont les rares traces d’une bataille qui se déroule depuis des années à l’abri des regards pour la souveraineté d’îlots en mer de Chine méridionale, ou en «mer Orientale» selon la dénomination de Hanoi. Les Paracel sont tombées en mains chinoises en 1974, au terme d’une intervention militaire restée comme un souvenir douloureux pour les Vietnamiens. Plus à l’est, dans les Spratly (Truong Sa en vietnamien), Hanoi tient encore une majorité d’îles, interdites d’accès, mais Pékin est à l’offensive depuis quelques années, construisant pistes d’atterrissage et radars de surveillance sur des îlots inhabités. Objectif: étendre son contrôle de la mer de Chine méridionale, que Pékin perçoit comme un prolongement de son territoire terrestre.

Au total, six pays sont engagés dans la dispute, mais c’est sans aucun doute entre Hanoi et Pékin que les conflits sont les plus exacerbés. Les enjeux affichés sont économiques, des ressources halieutiques aux hydrocarbures. En marge des frottements entre pêcheurs vietnamiens et la flotte chinoise, les forages dans les zones disputées créent aussi régulièrement des tensions entre les deux pays.

Mais pour la Chine, les enjeux sont surtout géostratégiques. Aux yeux de Pékin, la «sanctuarisation» de la mer de Chine méridionale, aux mépris des conventions internationales sur le droit de la mer, relève de l’intérêt vital. Cet expansionnisme chinois est exacerbé depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir. Pour la Chine, le contrôle de ce vaste territoire vise à assurer la sécurité de son trafic maritime et à consolider son dispositif de dissuasion face au déploiement américain dans la zone Asie-Pacifique.

Vocation patriote

A Ly Son, île de 20 000 habitants où 5000 d’entre eux vivent de la pêche, les histoires de heurts avec l’armée chinoise à Huong Sa et à Truong Sa se racontent toujours sur fond de fierté nationaliste. De cette petite île, qui vit aussi de la culture de l’ail et de l’oignon, les Paracel sont à deux jours et une nuit de navigation. Les Spratly plus loin encore, de quatre à cinq jours. Mais les pêcheurs s’y rendent inlassablement, pour une durée généralement d’un mois, malgré les risques d’avoir maille à partir avec la flotte chinoise. «Nous allons pêcher dans les Paracel parce qu’il y a beaucoup de ressources dans cette zone, mais aussi parce que ces îles, occupées par Pékin, nous appartiennent. Depuis des générations. Nous le faisons par vocation patriote, même si nous ne pouvons pas rivaliser avec l’armée chinoise», dit Lê Hôn.

L’île de Ly Son compte même son petit musée dédié à la souveraineté vietnamienne sur les Paracel. Documents administratifs du XVIIe siècle sous la dynastie Nguyen, cartes d’explorateurs occidentaux, attestations sous l’occupation française, toute preuve historique d’appartenance de l’archipel au Vietnam y est consciencieusement exposée. Touristes locaux, étudiants et écoliers visitent régulièrement les lieux.

Le nationalisme vietnamien se réveille quand on évoque les Paracel occupées, mais en même temps Hanoi ne peut se permettre le luxe de se fâcher vraiment avec Pékin et sa puissance de feu en mer Orientale. Alors les pêcheurs de Ly Son, le drapeau national vissé haut sur les mâts, font le job: ils viennent rappeler aux Chinois à qui appartient Huong Sa. Pour Hanoi, ce niveau de tensions est suffisant pour remettre régulièrement sur la table de la communauté internationale la question de sa souveraineté nationale sur les îles Paracel et se plaindre des prétentions chinoises toujours plus agressives dans les îles Spratly.

Sans grand succès à ce jour. Lors du dernier sommet de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est), au début d’août, Hanoi s’est retrouvé très isolé dans son intention de faire condamner la Chine pour ses opérations de poldérisation et de militarisation dans les Spratly. C’est que personne ne semble vouloir se fâcher trop fort avec le premier partenaire économique de la région. Même les Philippines, qui avaient fait valoir les conventions internationales sur le droit de la mer pour remporter une importante victoire en justice à La Haye en juillet 2016 face à la Chine, ont baissé pavillon.

Hanoi lui-même tempère ses ardeurs sur le sujet. D’autant plus en ce moment, car le Vietnam se prépare à recevoir en novembre prochain, à Da Nang, le sommet de l’APEC (Coopération économique pour l’Asie-Pacifique). Alors que les grands du monde y sont attendus, dont Donald Trump, Hanoi n’a pas intérêt pour l’heure à remuer trop fort le conflit en mer Orientale. Mais le sommet de Da Nang pourrait aussi être l’occasion de consolider encore les liens bilatéraux Etats-Unis-Vietnam. Depuis 2010, le rapprochement entre les deux ennemis d’antan ne cesse de se renforcer dans l’objectif de contrer les velléités expansionnistes chinoises.

Trafic maritime menacé

A Da Nang, précisément, les Paracel sous autorité vietnamienne ont leur représentation administrative. Bui Van Tieng est le directeur du comité de sciences et d’histoire qui s’emploie à documenter l’appartenance de ces îles au Vietnam. Dans son bureau, il nous explique que la solution face aux prétentions chinoises passera, selon lui, par une prise de conscience internationale. «Nous avons accumulé maintes preuves historiques et légales pour démontrer la légitimité de la souveraineté vietnamienne dans les Paracel et les Spratly», dit-il, en précisant que des incidents avec la Chine se déroulent tous les jours en mer. «Mais le monde doit aussi comprendre que cette problématique le concerne, car la militarisation des îles par la Chine met en péril toute la sécurité maritime dans la région. Or il faut que la liberté de commerce soit garantie dans cette zone.» Plus de cinq trilliards de marchandises y transitent chaque année, soit un tiers du trafic maritime mondial.

Au large de Ly Son, derrière le gouvernail de son bateau, Van Son, 45 ans, dit n’avoir guère idée de comment tout cela pourrait se résoudre. Il refuse de se prononcer sur ce que son gouvernement devrait faire pour régler le conflit. «C’est à un haut niveau que tout cela se décide», dit-il. Lui se souvient avoir croisé cinq navires de guerre chinois dans les Paracel, en février dernier. «J’ai peur, mais il faut bien continuer à aller pêcher très loin, car le poisson se fait de plus en plus rare ici. Et les Paracel, c’est chez nous.»


Dans les Spratly et les Paracel, la poldérisation comme arme de conquête territoriale

Ce ne sont parfois que de simples récifs, à peine émergés, mais ils suscitent toutes les convoitises. Dans la bagarre qui oppose les nations en mer de Chine méridionale, de plus en plus d’îlots sont l’objet de grands travaux de manière à rendre ces terres durablement émergées, quand ce ne sont pas carrément de nouvelles îles artificielles qui sortent des eaux.

Ce phénomène de poldérisation, très dommageable pour l’environnement, s’est considérablement accru ces quatre dernières années, principalement dans l’archipel des Spratly. Car chaque îlot durablement transformé rend toujours plus difficile la contestation de la souveraineté de l’Etat qui s’y est installé. A la clé, des avantages économiques. Selon le droit de la mer, un îlot ne doit pas être recouvert à marée haute ni être habité pour générer une zone économique exclusive, soit un territoire maritime exploitable (pêche et hydrocarbures) à 370 km à la ronde.

Mais pour la Chine, l’objectif est moins économique que politique: la poldérisation, marquée par des velléités militaires, lui assure le contrôle géostratégique de la zone. Car pour Pékin, qui définit la mer de Chine méridionale comme «une mer historique», tel un prolongement de son continent, le contrôle de ces millions de kilomètres carrés de mer est indispensable pour contrer la présence américaine dans la région.

Dans cette guerre de territoire quasi sans témoin, les images satellites sont le seul outil pour rendre compte du phénomène de poldérisation. L’Asia Maritime Transparency Initiative (AMTI), un instrument d’observation créé par le think tank américain Center for Strategic and International Studies, s’y attelle. Selon l’AMTI, la Chine a effectué des extensions d’au moins sept îles dans les Spratly depuis 2013. Pékin insiste toujours sur la nature pacifique de ses installations, comme ce phare de 55 mètres de haut inauguré en avril 2016 sur l’île artificielle de Subi, dans l’archipel des Spratly. Une installation officiellement destinée à «garantir la sécurité et la liberté de navigation en mer de Chine méridionale» et présentée comme «un bénéfice pour tous les pays riverains». A vrai dire, ceux-ci, et avant tout le Vietnam, voient bel et bien dans les grands travaux chinois une militarisation de la zone. On soupçonne la présence de radars à haute fréquence, tandis qu’une piste d’atterrissage potentiellement destinée à accueillir des avions militaires a été construite l’an dernier sur l’atoll de Fiery Cross, îlot que Hanoi revendique.

Dans les Paracel, qu’elle contrôle, la Chine n’est pas en reste dans la militarisation des îles. Avec ses héliports, ses hangars abritant des avions de combat, ses ports capables d’abriter des navires de guerre et ses batteries de missiles, l’archipel est devenu un élément clé du dispositif chinois de dissuasion dans la région.

Loin de posséder la même force de frappe, Hanoi a tout de même considérablement renforcé ses capacités militaires ces dernières années. Entre 2006 et 2016, le Vietnam a ainsi bondi du 62e au 8e rang du classement mondial des importateurs d’armes, selon les statistiques du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute). Il a renforcé ses capacités navales et de défense aérienne, en partenariat avec la Russie, les Etats-Unis, l’Inde et la France. En matière de poldérisation, le Vietnam a aussi procédé depuis 2014 à des travaux de remblaiement dans les Spratly, selon les images de l’AMTI, mais dans une bien moindre mesure que ceux effectués par la Chine.
C.M. (24 heures)

Créé: 13.09.2017, 08h01

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Les navires américains de plus en plus présent

La présence américaine en mer de Chine méridionale va-t-elle s’intensifier? Au début de septembre, le Wall Street Journal révélait que le Pentagone entend déployer de manière beaucoup plus régulière qu’il ne l’a fait sous l’administration Obama ses patrouilles en mer de Chine méridionale. Il serait question d’opérations deux à trois fois par mois, au moyen de navires de guerre et avions de chasse, afin d’y garantir «la libre circulation» du trafic maritime. A la mi-août, suite à une visite du ministre vietnamien de la Défense à Washington, les deux gouvernements avaient aussi convenu de la visite, l’an prochain, d’un porte-avions américain dans les eaux vietnamiennes.

Le 11 août dernier, Pékin avait protesté après que le contre-torpilleur américain USS John S. McCain – celui-là même qui connaissait un grave accident dix jours plus tard dans le détroit de Malacca – eut approché du récif Mischief, dans les Spratly, un bout de terre que la Chine considère comme sien. L’incident avait donné lieu à des menaces de riposte de la Chine. Le 2 juillet, la présence du navire de guerre américain USS Stethem près de Triton, dans les Paracel, avait déjà irrité Pékin, qui avait appelé Washington à «cesser immédiatement ce genre de d’opérations provocatrices qui violent la souveraineté de la Chine».

Ces frottements pourraient donc bien se multiplier dans ces eaux disputées, d’autant plus que les liens entre les Etats-Unis et le Vietnam, toujours dirigé par un régime communiste, ne cessent de se consolider. Barack Obama avait amorcé un net réchauffement des relations bilatérales avec Hanoi dès 2010, supprimant partiellement en 2014 l’embargo sur les ventes d’armes américaines au Vietnam, puis totalement en 2016. Aujourd’hui, Donald Trump semble bien disposé à poursuivre la consolidation de cette alliance afin de contrer les ambitions chinoises sur la zone. Les rumeurs vont ainsi bon train sur la réapparition de navires américains dans la base vietnamienne de Cam Ranh Bay (sur la mer Orientale, à 300 km au nord-est d’Hô Chi Minh-Ville). C’est là que pourrait appareiller le fameux porte-avions américain l’an prochain. Tout un symbole: c’est l’une des bases que les Américains ont utilisées jusqu’en 1973 durant la guerre du Vietnam pour bombarder la guérilla communiste, avant qu’elle ne bénéficie durant vingt-cinq ans à l’Union soviétique.

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