En Iran, les firmes suisses seront l’œil de Washington

EmbargoBerne arrache un feu vert a minima pour son commerce «humanitaire», au prix d’exigences draconiennes de la part des États-Unis.

L’ambassadeur de Suisse à Téhéran, Markus Leitner, déballe, tel un envoyé humanitaire, des cartons de médicaments suisses.

L’ambassadeur de Suisse à Téhéran, Markus Leitner, déballe, tel un envoyé humanitaire, des cartons de médicaments suisses. Image: Swiss Embassy Iran/Twitter

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«Les mécanismes de paiement pour les livraisons humanitaires en Iran sont à bout touchant.» Cette annonce diffusée jeudi dernier par le Secrétariat d’État à l’économie (SECO) reflète un empressement inhabituel. Elle célèbre un succès diplomatique délicat – il touche au blocus américain enserrant la République islamique – alors que sa confirmation par Washington est encore attendue.

Cette mise en avant a été amplifiée trois jours plus tard par des photos montrant l’ambassadeur suisse à Téhéran, Markus Leitner, en train de déballer, tel un envoyé humanitaire, des cartons de médicaments suisses… payés par l’Iran.

La BCP est enrôlée

«180000 boîtes de médicaments pour transplantations sont arrivées à l’aéroport de Téhéran, les contrôles renforcés prévus par le mécanisme Swiss Humanitarian Trade Arrangement (SHTA) assureront qu’ils bénéficieront bien aux patients», vante l’ambassade suisse sur Twitter.

Cette livraison d’un montant minime – 2,3 millions d’euros d’anticancéreux et de médicaments antirejet estampillés Novartis – est censée réactiver le canal de paiement déjà mis en place par Berne, avec l’aide de banques genevoises, lors des précédents blocus contre l’Iran. La diplomatie helvétique tente depuis dix-huit mois de convaincre l’administration Trump d’autoriser sa réouverture. Objectif, permettre aux entreprises suisses de se faire payer en euros ou en francs – le dollar est à oublier – les cargaisons pharmaceutiques ou alimentaires livrées en Iran. Et cela sans recourir à des circuits opaques.

Comme par le passé, c’est la Banque commerciale et de placements (BCP) genevoise qui s’y colle. «Nous avons été désignés par le SECO et l’OFAC (ndlr: l’agence redoutée du Trésor américain qui met en action les sanctions) pour sécuriser cette transaction pilote», indique-t-on au sein de la banque genevoise. En s’empressant d’ajouter que «notre intention est de cantonner nos activités à sécuriser les paiements des livraisons de produits pharmaceutiques exportés par la Suisse dans le cadre exclusivement du SHTA, sous le contrôle de SECO et de l’OFAC… il ne s’agit en rien de reprendre nos activités avec l’Iran comme par le passé». L’établissement genevois avait été chargé d’orchestrer les paiements de Téhéran entre 2013 et 2016 pour ses céréales et ses médicaments. Il avait également joué un rôle délicat dans le rapatriement d’une partie des recettes pétrolières bloquées à l’étranger.

Envoi direct à Washington

Washington fait durer le suspense et n’a toujours pas donné son feu vert au mécanisme suisse, au-delà du mouvement de menton – une «lettre d’assurance» de l’OFAC – concédé à ces cartons de médicaments. «Les négociations relatives au SHTA sont sur le point d’aboutir», assurait pourtant le SECO jeudi dernier. Vérification faite ce mercredi, rien n’a bougé depuis.

Toutes les concessions sont pourtant octroyées. Les exportateurs et les banques participant au mécanisme «s’engagent à fournir au SECO des informations détaillées sur leurs activités commerciales et leurs partenaires commerciaux en Iran, ainsi que sur les transactions effectuées». Autant de données qui seront ensuite «transmises au Trésor américain», décrit l’Administration fédérale.

En réalité, ce canal de paiement helvétique – qui tente de doubler le système Instex difficilement mis en place par l’Europe – s’inscrit dans le fil du «mécanisme humanitaire» que l’administration américaine a elle-même consenti à mettre en place le 25 octobre, à destination de «tous les gouvernements étrangers intéressés».

«Conditions inquisitrices»

Les conditions annoncées alors, draconiennes, visent bien à faire remonter vers les services américains tout renseignement que pourrait receler ce commerce: envoi mensuel d’un tableau décrivant les détails des paiements, identité de tous les intermédiaires iraniens ou «lettre signée des distributeurs locaux assurant que ces produits ne seront pas revendus à des personnes ou structures visées par les sanctions». Selon un homme d’affaires genevois en lien avec l’Iran, «ces conditions sont tellement inquisitrices que le Conseil économique iranien a interdit à toute banque du pays d’y participer».

Dans l’immédiat, le communiqué du SECO continue pourtant de souligner le rôle joué par une Suisse «fidèle à sa tradition humanitaire». Un pays dont l’ambassade a servi de relais entre les deux ennemis au paroxysme de la crise ayant suivi l’élimination du général Soleimani par un drone américain. Un pays qui mobilise son système bancaire au service de la paix. L’image est belle. Un peu trop.

Créé: 05.02.2020, 18h31

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