A Istanbul, le monde humanitaire ne craint pas l’hypocrisie

Conférence mondiale Durant deux jours en Turquie, le monde se penche sur l’urgence humanitaire. Non loin, les droits des déplacés sont niés

La capitale turque accueille le premier sommet mondial de l’action humanitaire.

La capitale turque accueille le premier sommet mondial de l’action humanitaire. Image: /AP

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Ce lundi, et pour deux jours, se tient à Istanbul le premier sommet mondial de l’action humanitaire, organisé par l’ONU, auquel participeront plus de 6000 invités, des délégations d’ONG mais aussi des dizaines de chefs d’Etat. Son but prioritaire: stimuler les Etats à s’engager davantage sur ce front, notamment pour alimenter les fonds qui font si cruellement défaut aux différentes agences humanitaires. Les réfugiés sont en première ligne de cette urgence internationale: on compte 60 millions de personnes déplacées dans le monde, pour cause de conflits armés ou de catastrophes environnementales.

Symboliquement, il n’est pas illogique que le sommet se tienne en Turquie, laquelle accueille 3,1 millions de réfugiés, dont une majorité de Syriens, selon les chiffres de mars 2016 de l’Union européenne. Mais certaines ONG se montrent dubitatives, voire franchement critiques sur l’événement. Le paradoxe saute aux yeux. Pour Ankara, ce sommet représente l’occasion de rappeler à l’Union européenne les efforts qu’elle déploie sur le front de l’accueil des réfugiés. Mais cette rencontre se tient aussi alors que les Etats européens faillissent à leur devoir d’accueillir les réfugiés de la guerre en Syrie, piétinent les procédures du droit d’asile et passent un accord avec une Turquie, pays hôte du sommet, qui ne cesse de restreindre les libertés civiles et viole les droits humains, y compris ceux de réfugiés fuyant conflits ou oppression.

Réunion de voyous?

Au début du mois de mai, Médecins sans frontières, dont les hôpitaux sont devenus les cibles d’Etats engagés dans des conflits, avait annoncé avec fracas son refus de participer à cette grand-messe de l’hypocrisie. «Nous ne voyons plus comment le sommet va aider le secteur humanitaire à répondre aux besoins massifs engendrés par la violence continue contre les patients et le personnel médical en Syrie, au Yémen et au Sud-Soudan, par le blocage des civils en fuite aux frontières de la Jordanie, la Turquie et la Macédoine, par le traitement inhumain des réfugiés et migrants qui tentent désespérément de trouver refuge en Grèce et en Australie», faisait savoir l’ONG il y a quinze jours, par voie de communiqué. Sans être aussi critique, soulignant l’importance de «booster» l’aide humanitaire, Human Rights Watch relève que «parmi les gouvernements qui débattront de solutions à Istanbul, on trouvera de sérieux violeurs des droits humains, qui n’auront aucun intérêt à ce que le statu quo soit bousculé».

Syriens refoulés

Il faut dire que dans un rayon de quelques centaines de kilomètres du lieu où se tiendra ce sommet, les violations des droits des personnes déplacées – pour lesquelles le monde, durant deux jours, va être instamment appelé à se mobiliser – se déclinent à souhait. Human Rights Watch et Amnesty International dénoncent depuis des semaines la fermeture de la frontière turque avec la Syrie, laissant tous ceux qui tentent de fuir ce pays de la désolation sous les feux croisés de l’armée de Bachar el-Assad et du groupe Etat islamique (Daech). Ces ONG parlent de «milliers de réfugiés syriens» repoussés par la Turquie depuis la mi-août 2015. Plus grave encore, les témoignages de Syriens ayant essuyé des tirs de la part des gardes-frontière turcs se sont multipliés. Entre mars et avril, cinq réfugiés ont été tués de la sorte, y compris un enfant, selon une enquête documentée. «A quand la fin du silence assourdissant des gouvernements sur les agissements de la Turquie sur sa frontière avec la Syrie?» s’interroge à Genève Gerry Simpson, de Human Rights Watch.

Une délégation de parlementaires européens est revenue horrifiée de cette même Turquie, après avoir eu accès aux camps de rétention dans lesquels sont placés les migrants renvoyés depuis la Grèce, selon l’accord signé au printemps avec Ankara. Intitulé «Ce que Merkel, Tusk et Timmermanns auraient dû voir durant leur visite en Turquie» (titre se rapportant à une visite le 23 avril d’un camp turc qualifié d’«exemplaire» par Donald Tusk), ce rapport dresse un tableau inquiétant de la situation des refoulés vers le pays hôte du Sommet mondial de l’action humanitaire.

Privés de leurs droits

Les parlementaires, qui ont rencontré des Afghans, des Pakistanais, des Iraniens notamment, rapportent que les migrants renvoyés de Grèce ou refoulés par la police bulgare, parfois violentés et détroussés par les hommes en uniforme, sont placés en Turquie dans des centres équivalant à des prisons, où l’on trouve des familles avec enfants. «Ils ne sont pas informés de la raison de leur détention, ni de sa durée, ils ne sont pas informés non plus de leur droit à demander une protection internationale ou de faire appel de leur détention, ils ne savent même pas comment faire pour accéder à un avocat.»

De nombreux détenus, en détresse psychologique, ont raconté à la délégation qu’ils n’avaient pas eu la possibilité ni sur les îles grecques ni en Turquie de déposer une demande d’asile. Parce qu’on ne les a pas informés, ou parce qu’il n’y avait tout simplement pas d’interprète parlant leur langue. Selon les rapports de plusieurs ONG, pareille situation prévaut en effet dans les hot spots des îles grecques, désormais transformées pour les non-Syriens en camps de détention et d’attente d’expédition vers la case Turquie. Des lieux où sont enfermés des mineurs, dans une ambiance parfois insurrectionnelle. Le HCR comme nombre d’ONG ont d’ailleurs quitté Lesbos, Chios et d’autres îles grecques pour ne pas cautionner cette politique.

Créé: 23.05.2016, 08h34

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