«J’ai survécu à quatre camps de concentration»

RécitA 93 ans, Marcel Tuchman exerce toujours sa profession de médecin à New York. Mardi, il sera en Pologne pour le septantième anniversaire de la libération d’Auschwitz.

Sa vie marquée par la tragédie de l’Holocauste, Marcel Tuchman l’a poursuivie à New York où, à 93 ans, il exerce encore sa profession de médecin

Sa vie marquée par la tragédie de l’Holocauste, Marcel Tuchman l’a poursuivie à New York où, à 93 ans, il exerce encore sa profession de médecin Image: Jean-Cosme Delaloye

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Tout le monde est déjà parti depuis longtemps. Le cabinet médical collectif situé à deux pas de l’Empire State Building à New York, est désespérément vide et sombre en ce 31 décembre 2014. Une lumière solitaire éclaire un bureau au fond du couloir. Assis derrière des piles de documents, Marcel Tuchman, 93 ans, répond aux quelques appels de patients qui demandent à le voir au lendemain de la St-Silvestre. Les réponses fusent. Le diagnostic est assuré et l’œil pétille. Le médecin défie le poids des ans avec une telle aisance qu’on lui demande, quand il raccroche le téléphone, s’il accepte de nouveaux patients. «Pourquoi? Vous m’avez l’air en bonne santé», répond-il en riant. Marcel Tuchman fait partie de ces personnages hors du commun que l’on pourrait écouter pendant des heures lorsqu’ils déroulent l’histoire de leur vie.

La sienne est marquée par la tragédie de l’Holocauste. L’homme né en 1921 a perdu sa mère, Syda, massacrée avec des centaines d’autres juifs le 3 septembre 1943 dans le ghetto de Przemsyl, dans l’est de la Pologne. «Le jour où j’ai perdu ma mère fut le seul où j’ai pleuré pendant la guerre», écrit-il dans son livre Remember: My stories of Survival and Beyond (Souvenez-vous, mes histoires de survie et au-delà), un ouvrage posé sur l’une de ses piles de documents dans son cabinet.

L’ancien prisonnier porte sur le bras gauche la preuve indélébile de son passage dans les camps de concentration. Il retrousse sa manche de chemise et dévoile le numéro 161 740 tatoué par les nazis à l’époque. «J’ai survécu à 4 camps de concentration et à la Marche de la mort, raconte-t-il. J’étais d’abord dans le ghetto de Przemysl, où 16 000 personnes ont été assassinées. Ma mère et des membres de ma famille en faisaient partie. Ceux d’entre nous qui restaient, ont été transférés à Szebnie, un camp de la mort. De là, j’ai été déporté à Auschwitz, où j’ai travaillé pour Siemens. C’étaient les travaux forcés, mais ça m’a sauvé parce que ça nous épargnait les sélections hebdomadaires pour les chambres à gaz.»

L’amour d’un père

L’histoire de Marcel Tuchman est étroitement liée à celle de son père, Ignac, un homme qui avait étudié l’économie à Vienne. «Mon père avait énormément d’amour pour moi et a été très courageux», poursuit le médecin. «A Birkenau, le camp d’Auschwitz où il y avait les chambres à gaz, les gens étaient triés. Un petit nombre d’entre eux était sélectionné pour travailler dans l’industrie allemande. Il s’agissait surtout de mécaniciens. Lorsque mon père a été interviewé pour l’un de ces postes, il a été retenu par Kurt Bunzus, un ingénieur de Siemens, même s’il n’était pas mécanicien.»

Face à l’officier allemand qui lui sauvait la vie ce jour-là, Inac Tuchman a néanmoins osé poser une condition. Il a affirmé qu’il refusait d’être séparé de son fils. Kurt Bunzus a alors fait entrer Marcel Tuchman dans la pièce et lui a montré le dessin d’une vis. «Où est le boulon?» lui a-t-il demandé. «Je ne le vois pas», a répondu le jeune homme. «Vous avez raison. Il est sur un croquis séparé», a acquiescé l’ingénieur.

La survie de Marcel Tuchman s’est jouée là. Kurt Bunzus a accepté père et fils à l’automne 1943. A partir de ce moment-là, et malgré leurs lacunes techniques, les deux hommes ont été protégés par leur statut de travailleurs. Le survivant raconte avoir découvert après la guerre qu’ils avaient été affectés à la construction de détonateurs pour des bombes. «Je cassais les outils et un de mes amis m’a protégé, car il réparait tout ce que je cassais avant les inspections», glisse Marcel Tuchman. «Même si nous étions exploités, notre travail nous a sauvés.»

«Il faisait très froid, nous avions de la neige jusqu’aux genoux. Je me suis cassé le pied et ai marché sans chaussures, mais j’ai survécu.»

Marcel Tuchman a quitté Auschwitz quelques jours avant la libération par les troupes russes, le 27 janvier 1945. «On parle de libération, mais cela n’a pas de sens, parce qu’il n’y avait plus rien à libérer», précise-t-il. «C’était plutôt une liquidation d’Auschwitz, car les Allemands voulaient éliminer toutes les traces de camp.» Marcel Tuchman se rappelle son transfert le 18 janvier 1945. «Il faisait très froid, nous avions de la neige jusqu’aux genoux. Je me suis cassé le pied et ai marché sans chaussures, mais j’ai survécu.» Un fois arrivé au camp de Gleiwitz, il a été transféré à Buchenwald, puis à Sachsenhausen, deux autres camps de concentration tristement célèbres. «Les gens de Siemens nous ont fait sortir de Buchenwald, ce qui est remarquable car nous aurions tous péri à Buchenwald», ajoute-t-il. «Même si la guerre touchait à sa fin, les Allemands croyaient toujours qu’ils pourraient reconstruire leurs usines.»

Marcel Tuchman a encore survécu à la «Marche de la mort» qui l’a amené au nord de l’Allemagne, où il a été libéré avec son père le 2 mai 1945 par les troupes américaines. Après la guerre, il est resté en Allemagne pour étudier la médecine à l’Université d’Heidelberg. En 1949, il a décidé d’émigrer aux Etats-Unis avec son épouse Shoshana, qui avait elle aussi survécu aux camps de concentration. Le couple est arrivé le 3 septembre 1949 et s’est établi à New York, où l’ancien prisonnier des nazis est finalement devenu professeur de médecine. Soshana et Marcel Tuchman ont eu 2 enfants: Jeffrey, un réalisateur de films documentaires domicilié à Los Angeles, et Peter, un trader à Wall Street. Ignac Tuchman a pour sa part revu Kurt Bunzus, l’ingénieur qui lui avait sauvé la vie.

«Je vais à Auschwitz pour honorer la mémoire de ceux dont la voix n’a pas pu être entendue, parce que les chambres à gaz et les crématoires les ont fait taire»

Avant d’être invité aux commémorations pour les 70 ans de la libération d’Auschwitz ce mardi, Marcel Tuchman, était déjà retourné une fois en 2009 sur les lieux qui symbolisent tant de souffrances pour lui. «Ce ne sera pas facile de m’y rendre à nouveau, mais j’y vais pour honorer la mémoire de ceux dont la voix n’a pas pu être entendue, parce que les chambres à gaz et les crématoires les ont fait taire», dit le survivant de 93 ans.

«Je vais aussi parler en faveur de la dignité de la vie humaine et des droits de l’Homme. J’ai l’impression qu’on n’a pas appris et respecté la leçon de cette tragédie, car il y a eu d’autres génocides.» Dans le jardin de sa maison de vacances dans le Massachusetts, Marcel Tuchman a d’ailleurs construit un monument avec 6 pierres symbolisant les 6 millions de juifs tués pendant l’Holocauste. Sur une pierre triangulaire au milieu, il a ajouté en hébreu: «Souvenez-vous.» (24 heures)

Créé: 24.01.2015, 14h09

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