La jeune garde kurde défend Idil contre la Turquie

ReportageAgés d’à peine 25 ans, les membres de la branche urbaine du PKK ont tout abandonné pour défendre la cause.

Un membre des YPS (Unités de protection civile) monte la garde à Idil, en janvier 2016.

Un membre des YPS (Unités de protection civile) monte la garde à Idil, en janvier 2016. Image: Emin Ozmen

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«Ici, c’est comme une nouvelle Commune de Paris ou un kibboutz à la kurde», présente sans modestie Ahmed*, les bras ouverts en direction des quelques maisons qui l’entourent. Une casquette inexorablement vissée sur la tête, cet ancien instituteur trentenaire arpente les chemins boueux de Yenisehir, un quartier de la ville kurde d’Idil, à quelques encablures de la Syrie et de l’Irak.

Depuis l’été et la fin du cessez-le-feu entre Ankara et les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), plusieurs quartiers de cette ville de 30 000 habitants – comme dans une dizaine de cités kurdes du sud-est de la Turquie – ont fait «sécession» et se sont transformés en véritables camps retranchés. Pour barrer l’accès aux forces de sécurité turques, accusées d’attaquer les civils, des murailles de pavés ont été dressées et des tranchées ont été creusées par les jeunes combattants kurdes: les YDG-H.

Se distancier du PKK

«Non, désormais, nous sommes les YPS», corrige Ahmed, pour: «Unités de protection civile». Un tour de passe-passe sémantique qui devrait leur permettre, selon lui, de se distancier du PKK, inscrit sur la liste des groupes terroristes par l’Europe et les Etats-Unis, et dont les YDG-H sont vus comme la branche des jeunesses urbaines. «Ici, ce ne sont que des civils qui défendent leurs vies contre les attaques de l’Etat turc, pas des terroristes», jure-t-il tout en convenant que YPS et PKK partagent la même idéologie et le même but. Et la frontière est volontairement floue.

Des combattants improvisés (25 ans tout au plus) qui, depuis l’été, sont pourtant en première ligne des affrontements, suite au déplacement de la lutte vers les zones urbaines. Aujourd’hui encore, des combats font rage entre le PKK, épaulé par les YPS, et l’armée dans la ville voisine de Cizre et dans le quartier de Sur, à Diyarbakir, tous deux placés depuis plus de deux mois sous couvre-feu.

«Quand l’armée en aura fini avec ces villes, ce sera à notre tour, s’alarme un enseignant de la ville. Ça a déjà commencé, la situation est de plus en plus tendue à Idil. Toutes les nuits des accrochages ont lieu entre les jeunes et les forces de sécurité.» Au crépuscule, une étrange métamorphose s’opère: quelques dizaines de jeunes de Yenisehir réapparaissent, cette fois avec parkas militaires sur le dos et kalachnikovs en bandoulière. On se rassemble dans un abri de fortune. Çà et là, quelques AK-K7 et lance-roquettes RPG sont adossés aux murs. Le silence règne, ponctuellement troublé par un léger vrombissement au loin. «C’est un drone de l’armée turque. Il survole le quartier sans cesse, pour nous surveiller», explique Ahmed. L’ancien instituteur a beau marteler que, chez les YPS, «il n’y a pas de chef»: tous les jeunes combattants l’écoutent religieusement.

Cours d’idéologie

Dans ces quartiers pauvres, habités par les générations de Kurdes expulsés des villages rasés par l’armée turque dans les années 90, les jours se suivent et se ressemblent. «Quand on ne construit pas des barricades, on reçoit parfois des cours d’idéologie (ndlr: souvent dispensés par des membres du PKK)», explique Kerem, 20 ans. «Je devais aller à la fac, mais j’ai tout laissé tomber quand j’ai vu les premiers combats dans la région», explique-t-il, en renouant inlassablement la sangle de son arme. «Je me la suis procurée par la contrebande», confie-t-il. Rien de plus simple dans cette région.

Vers 21 h 30, des tirs se font entendre à quelques dizaines de mètres de là. Personne ne s’alarme: tous les soirs, c’est le même rituel. Armes à la main, deux femmes poussent la bâche de l’abri pour venir se réchauffer. Nuda a 26 ans et Viyan 36. Toutes deux sont membres des YPS-Jin, la branche féminine des Unités de protection civile. «Dans la société de ce pays, les femmes sont écartées de tout: de la politique, de l’armée, etc. Il faut que cela change», explique mécaniquement Viyan.

Ragaillardi par les succès militaires face au groupe Etat islamique (Daech) du PYD (branche syrienne du PKK) et de ses combattants – les YPG de l’autre côté de la frontière – on se met à voir plus grand. «Au printemps, si le gouvernement refuse de négocier, les choses vont changer, augure Ahmed. On créera une nouvelle entité plus internationaliste, à l’image des YPG. On n’a rien à perdre ici, on vit comme des Cosette, lâche-t-il, en référence à l’héroïne malmenée de Victor Hugo. Et pour lutter contre la barbarie de l’Etat turc, des Cosette du monde entier nous rejoindront.»

* Prénom fictif

(24 heures)

Créé: 11.02.2016, 18h55

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