«Lève-toi et tue le premier», dans l’ombre des espions d’Israël

Grand angleLe journaliste Ronen Bergman nous livre l’histoire du mossad. Sans concessions.

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«Je pensais écrire le livre en un an, j’en ai mis huit» Dès les premiers mots, Ronen Bergman avertit de l’immensité de la tâche lorsqu’on s’attaque comme lui à l’histoire de la plus secrète agence d’espions du monde, le Mossad. Parce qu’il a voulu, pour démêler le vrai du faux, tout reprendre depuis le début sans se baser sur des informations connues, l’auteur a interviewé un millier de personnalités officielles - dans 25 pays, principalement en Israël - dont six premiers ministres. Son livre est sans conteste LA référence en la matière. Prudent, il ne s’attarde pas sur les «clashes», comme il dit, qu’a suscités sa publication. La chaîne HBO prépare l’adaptation du bestseller en une série dramatique, «Rise and Kill First».

Pourquoi ce titre? C’est une phrase du Talmud de Babylone: «Face à celui qui vient te tuer, lève-toi et tue le premier». Cela résume l’état d’esprit des gens que j’ai rencontrés. Cette nation née du traumatisme de l’Holocauste a peur que cela se reproduise. Elle a compris qu’elle devait prendre elle-même sa défense en main. Cela veut dire aussi que, du point de vue d’Israël et des membres de ses services d’espionnage, derrière ces assassinats ciblés, il y a une justification morale, légale, pratique. Le livre pose le débat éthique de ces actions, à travers des officiers israéliens, extrêmement respectés par la population, qui refusent certains ordres. Pour moi ces personnes qui sont restées fermes en sachant qu’elles paieraient un lourd tribut sont des héros.

Au-delà de la moralité, ces éliminations ciblées sont-elles efficaces? C’est une conclusion que je laisse au lecteur. Il est vrai que lorsqu’on lit cette suite d’attaques et de contre-attaques sur plus de septante ans, on peut se demander quel est le sens de tout ça. Cela ne mène à rien. La vérité, c’est qu’il n’y a pas de réponse. Israël est en guerre. Et si les attaques ciblées sont menées dans une opération nationale de sécurité et non pas juste pour satisfaire les électeurs, cela sauve des vies.

Par exemple? Après le massacre lors des JO de Munich, les assassinats ont touché des cibles de l’OLP en Europe. Yasser Arafat a compris que cela ne servait à rien d’opérer en dehors du Moyen-Orient. Et pour le Mossad, il devenait ainsi plus facile de le surveiller. Autre exemple, lors de la seconde intifada entre 2001 et 2004, Israël a mené la plus grosse opération d’élimination de cibles, parfois jusqu’à trois raids par jour. En visant non pas les kamikazes qui se faisaient exploser, mais les commanditaires, les recruteurs, les hommes derrière les bombes humaines. Le pays a ainsi pu vaincre l’invincible.

Le rôle du Mossad dans le dossier du nucléaire iranien est aussi une victoire, selon vous? Le général américain Michael Hayden, ancien directeur de la CIA et de la NSA, m’a dit une fois que le plus grand dommage causé au programme nucléaire iranien a été la suppression physique des scientifiques. Il a fait une pause, m’a regardé dans les yeux et a dit: «Ronen, ce n’était pas nous et je ne sais pas qui l’a fait.» J’ai ri et il m’a dit de ne pas rire, mais il a souri.

Mais certaines opérations se sont avérées des échecs cuisants. C’est une fraction infime en regard du nombre, mais elles sont à chaque fois vécues comme un désastre par le Mossad. Parfois le James Bond israélien ressemble plus à l’inspecteur Clouseau. La plupart des erreurs sont le résultat de négligences et d’un manque d’attention à l’environnement de la cible. À Lillehammer, le Mossad a tué le mauvais homme, un employé de piscine, et non pas le proche assistant d’Arafat, Ali Salameh. Et les agents se sont fait arrêter car l’un d’entre eux ne s’était pas débarrassé de la voiture parce qu’il avait fait quelques achats pour sa maison en Israël. En pleine opération, le type ne veut pas se coltiner ses robinets dans le train pour Oslo! Incroyable.

Est-ce que le timing des assassinats a toujours été le bon? C’est une question importante. Que ce serait-il passé si? Si von Stauffenberg avait posé sa bombe de l’autre côté de la table et tué Hitler? On n’en sait rien. On reproche parfois à Israël d’avoir engendré davantage de violence après un assassinat. Mais si vous poursuivez une stratégie d’élimination, vous ne pouvez pas vous arrêter en route. C’est difficile de tout comprendre. En 2001, je pensais que la lutte contre les kamikazes ne mènerait à rien. Les Israéliens vivaient dans la peur, ne prenaient plus le bus, désertaient les centres commerciaux. Mais en fin de compte, la stratégie a payé.

À quoi ressemble le Mossad aujourd’hui? Le cyberespionnage a amené des changements, même s’il est plutôt la spécialité de l’armée. Mais la part humaine reste très importante. Pour tuer, il faut des agents. Et les assassinats ciblés se poursuivent encore aujourd’hui.

Selon vous, ils doivent accompagner une solution politique. Que pensez-vous du plan de paix de Donald Trump? Il a pour mission d’éviter la prison à Benyamin Netanyahou et d’amener la paix. Je ne sais pas quelle est la priorité pour Trump. Mais il n’obtiendra rien des deux. Pire, s’il était accepté par les Palestiniens, ce qui n’arrivera pas, le plan serait la cause d’une guerre civile, car il maintient les colonies en territoire palestinien. Qu’arrivera-t-il le jour où les colons demanderont plus de terres pour construire les maisons de leurs enfants? Au fond, l’échec des dirigeants israéliens a toujours été de croire que tuer des cibles, ce qu’Israël fait sans doute le mieux au monde, est suffisant. Je pense que si vous gagnez la guerre, vous avez l’obligation de venir avec une vraie solution politique. L’histoire jugera.

Le livre : "Lève toi et tue le premier" de Ronen Bergman, édition Grasset

Créé: 08.02.2020, 15h21

Adolf Eichmann

C’est sans doute le coup le plus théâtral de l’agence: la traque du principal architecte de la solution finale des nazis, réfugié à Buenos Aires. Le 11 mai 1960, les agents du Mossad interceptent l’homme qui rentre chez lui en bus, le poussent dans une voiture et l’emmènent dans leur cache. Il est identifié à partir de certaines cicatrices, dont une qui avait remplacé son tatouage SS, avant d’avouer lui-même sa véritable identité. Le premier ministre israélien David Ben Gourion avait exigé son exfiltration et non son assassinat. Il quitte l’Argentine à bord d’un vol de la compagnie nationale El Al, sous sédatif et revêtu d’un uniforme de pilote.

Le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem a un impact international jamais vu. Il est presque intégralement filmé par les télévisions du monde entier. Eichmann est condamné à mort et exécuté par pendaison.

Les otages de Munich

Le 5 septembre 1972, à 4 h 30 du matin, l'organisation terroriste palestinienne Septembre Noir s’introduit dans la résidence des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich. Le groupe exige la libération de 236 militants palestiniens détenus par Israël ainsi que de deux prisonniers allemands d'extrême gauche, Andreas Baader et Ulrike Meinhof. La police allemande mène les négociations, refusant l’aide du Mossad. L’assaut final lancé lors du transfert des otages dans des hélicoptères vire au cauchemar: la police avait recruté des tireurs d’élite en catastrophe dans des clubs de tir, ses blindés sont bloqués sur la route vers l’aéroport à cause des badauds. Onze otages sont tués. Le 9 septembre, des avions de la force aérienne israélienne bombardent des bases de l'OLP en Syrie et au Liban, faisant environ 200 victimes. Le Mossad assassinera plus tard les principaux membres de Septembre Noir.

La cible politique

«Le Mossad a souvent essayé de tuer Arafat et a échoué, ensuite il est devenu trop important politiquement. Il y avait un plan de l’exiler sur une île, comme Napoléon à Sainte-Hélène. Mais il était déjà malade et les médecins consultés ne pouvaient garantir sa survie.» La vie du chef de l’OLP a été maintes fois dans les mains des dirigeants israéliens, qui ont souvent reculé en raison de dommages collatéraux. En 1970, la première ministre Golda Meir annule le dynamitage d’une tribune sur laquelle il devait se trouver. En 1982, un officier de l’armée de l’air refuse d’abattre un avion supposé transporter le leader palestinien. Il s’avérera par la suite qu’il n’était pas à bord, remplacé par son frère, médecin, accompagné de trente enfants survivants du massacre de Sabra et Chatila à Beyrouth. Naturelle ou due à un empoisonnement au polonium, la mort de Yasser Arafat en 2004 reste aujourd’hui encore entourée de mystère.

L’affaire suisse

Dans la nuit du 18 au 19 février 1998, une habitante d’un immeuble de Liebefeld (BE) prévient la police. Elle a été réveillée par le bruit d’une voiture dans la rue et a repéré trois individus suspects dans la cave. Les agents du Mossad en mission y installaient un système d’écoute. Leur cible, Abdallah Zein, était un membre important du Hezbollah. «Ils avaient laissé le moteur de la voiture allumé en pleine nuit. Négligence encore une fois.» La suite de l’interpellation, racontée par Ronen Bergman, est assez truculente. «Ils ont ensuite tenté de faire croire qu’ils organisaient une orgie dans la cave. Et les policiers suisses ont failli les croire, jusqu’à ce qu’ils repèrent les micros et les câbles.» Un des hommes est arrêté et condamné avec sursis, ses complices sont relâchés par la police bernoise. L’affaire poussera le chef du Mossad de l’époque à la démission.

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