Au Liban, les réfugiés syriens se terrent

Un an de conflit en SyriePlus de 30?000 civils auraient traversé la frontière. Mais ils se cachent, de peur de tomber sur des pro-Assad ou d’être renvoyés en Syrie. Rencontre avec ses rescapés invisibles.

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Rien ne signale la présence de réfugiés syriens au Liban. Pas de camps de tentes, pas de distributions alimentaires, pas de travailleurs humanitaires. Et pourtant ils sont nombreux. Une centaine de personnes traversent chaque jour la frontière, dans le nord du pays, pour fuir les atrocités commises par le régime syrien. Entre 30?000 et 35?000 d’entre eux vivraient ainsi au Pays du Cèdre, selon le député libanais Mouin Merheby. Soit quatre fois plus que le chiffre avancé par les Nations Unies.

Inutile d’essayer de les rencontrer sans l’aide de militants syriens. Ce sont les seuls à savoir où ils se trouvent. La plupart d’entre eux refusent de s’enregistrer. Trop risqué. Ce ne sont pas les informateurs qui manquent ici. «Si Damas prend possession de ces listes, les représailles seraient terribles», explique Abou Tarek, membre du comité d’aide aux réfugiés. Au Liban, ils sont tolérés, mais le gouvernement ne leur offre ni aide ni protection. Ils peuvent être renvoyés chez eux à tout moment. En attendant, ils survivent avec les moyens du bord.

Minuscules cabanes

Voilà un mois que Ramzan a quitté Homs avec sa femme et ses quatre enfants. «On ne pouvait plus rester là-bas. On ne peut pas sortir sans se faire tirer dessus et notre maison a été détruite par les bombardements», explique-t-il en préparant des biberons pour ses jumeaux de 1?an. Depuis, ils vivent avec d’autres familles dans un îlot de minuscules cabanes en pierre posées sur un terrain vague de la banlieue de Tripoli. Les toits de tôle ondulée ont été recouverts à la hâte avec une bâche en plastique. Le tout est arrimé avec de vieux pneus. «Avec les pluies diluviennes de ces derniers jours, l’eau rentrait partout, poursuit ce vendeur de légumes de 42?ans. Vous savez, si je n’avais pas la responsabilité de ma famille, je serais resté à Homs pour me battre. Mais ma femme est sur le point d’accoucher, je ne peux pas la laisser seule, qui s’occuperait des quatre petits?» Un mur de brique plus loin, trois adolescentes intriguées par notre conversation montrent timidement le bout de leur nez. Dans les bras de Doha, bien emmitouflé, Hakim dort à poings fermés. Il a tout juste 15?jours. Tandis que Afrah et son mari sont partis chercher de quoi payer le loyer, les filles veillent sur leur petit frère comme sur un trésor.

Au Liban, les réfugiés n’ont pas le droit de travailler, mais ils doivent débourser plus de 200?dollars pour de misérables habitations sans eau ni chauffage. Reste les petits boulots. Mais, à 15?dollars la journée, ils doivent ramer.

Quelques kilomètres plus loin, à une trentaine de mètres du bord de mer et de ses luxueux cafés, c’est dans un bidonville que Selma, son fils et deux autres familles ont élu domicile il y a deux mois. Vingt et une personnes vivent dans ce taudis qu’elles tentent de garder le plus propre possible. Difficile avec la boue qui a envahi les lieux. Derrière la grosse couverture qui sert de porte, Selma prépare du café «Goûtez, il vient d’Homs!» lance la vieille dame en nous invitant à prendre place sur les matelas de fortune qui font office de canapé. «Tant que Bachar sera là, on restera ici. Ce n’est pas idéal, mais au moins on est en vie. Vous n’imaginez pas ce qui se passe là-bas. Il est prêt à tuer tous les Syriens pour garder le pouvoir.» Comme d’autres réfugiés, Abou Ali, son fils de 27?ans, faisait des allers-retours entre «l’intérieur» et «l’extérieur». Il a arrêté il y a deux semaines. Désormais, leur seul lien avec leur pays est une télé dont l’écran s’allume et s’éteint au gré des coupures d’électricité. «Impossible d’y retourner, la situation ne fait qu’empirer. L’armée bombarde les quartiers pour ouvrir la route aux chabbiha (ndlr: des mercenaires à la solde du régime). Une fois dedans, ils massacrent les civils, pillent et détruisent tout sur leur passage», explique le jeune homme, qui désespère de ne pas trouver de travail. «La fin du mois approche et si on ne peut pas payer le loyer (225?dollars), le propriétaire nous mettra à la porte.» Si la majorité des Libanais tendent la main aux réfugiés syriens, d’autres en revanche n’ont aucun scrupule à s’enrichir sur leur dos.

Au fond du chantier de la marbrerie voisine, Lina, son amie Samar et une ribambelle d’enfants disparaissent derrière un semblant d’abri. Pas question que le propriétaire des lieux les voie avec des journalistes. «Nous ne sommes pas réfugiés, ça fait des années que nous habitons ici», lance d’emblée Lina, croulant sous le poids de son fils de 3?ans, gravement handicapé. En réalité, ces deux familles sont arrivées il y a trois semaines. Mais, comme bon nombre de leurs compagnons d’infortune, elles ont peur d’être repérées, dénoncées et renvoyées.

Un cagibi pour refuge

A première vue, Hothaifa et sa famille sont mieux lotis. Mais l’apparence est trompeuse. Ils ne logent pas dans l’un des appartements de cet immeuble résidentiel du centre-ville, mais dans l’ombre d’un cagibi situé derrière la cage d’escalier. En échange, ils s’occupent de la conciergerie. Leurs enfants – comme tous les autres – ne vont pas à l’école, alors ils mettent la main à la pâte. «Venez, il y a une femme qui vient d’arriver d’Homs», nous signale Hothaifa en indiquant le bâtiment voisin. L’espace occupé par Sima n’est guère plus confortable, mais il y a un peu plus de lumière. «Ça devait être une sorte de local à vélo», explique la jeune femme. Sa mère est arrivée hier, elle est exténuée. «Je pourrais vous parler des heures des atrocités commises par le régime, dit-elle, mais je ne comprends pas pourquoi vous ne faites rien? Donnez-nous au moins des armes pour nous défendre!» supplie-t-elle en se couvrant le visage pour cacher ses larmes. Assis à côté d’elle, Bethul, le mari de Sima, dont le regard est rivé au sol depuis le début de la conversation. Une habitude dont il va avoir du mal à se débarrasser. «En Syrie, si vous relevez la tête devant un chabbiha, vous êtes mort», murmure-t-il en prenant sa fille dans les bras.

Dans la banlieue de Tripoli, au Liban, les réfugiés vivent dans des conditions misérables, sur un terrain vague, dans de petites cabanes en pierre (à g.). Les mieux lotis logent

dans des appartements loués fort cher, comme Mohamed et sa femme. Il a encore des fragments de balles dans la tête (en haut à dr.). Les blessés les plus graves sont soignés à l’hôpital gouvernemental de Tripoli, comme cette jeune fille qui a reçu une balle de sniper et qui attend une greffe de nerf (en bas à dr.).

Créé: 18.03.2012, 22h44

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