Après le lundi noir, Gaza rend hommage à ses morts

Proche-OrientEntre funérailles et calme précaire près de la frontière avec Israël, le mouvement populaire palestinien s’interroge sur son avenir.

Les funérailles de la petite Leila al Ghandour, 8 mois, ont eu lieu mardi à Gaza. Selon ses proches, la fillette est morte à cause des gaz lacrymogènes tirés lundi par l’armée israélienne contre les manifestants palestiniens.

Les funérailles de la petite Leila al Ghandour, 8 mois, ont eu lieu mardi à Gaza. Selon ses proches, la fillette est morte à cause des gaz lacrymogènes tirés lundi par l’armée israélienne contre les manifestants palestiniens. Image: Keystone

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Au fond de la mosquée Al Omari dans le vieux Gaza, un père en deuil serre contre lui son poupon emmailloté dans un drapeau palestinien. Selon sa famille, Leila al Ghandour, 8 mois, a perdu la vie quelques heures après avoir inhalé des gaz lacrymogènes lors des manifestations de lundi contre l’ambassade américaine à Jérusalem. «Ce bébé est le symbole de notre lutte», crache l’imam dans un haut-parleur pendant son prêche. Sous un feu de critiques de la communauté internationale, l’armée israélienne émet des doutes sur les causes de sa mort. Quoi qu’il en soit, l’image est forte.

Du nord au sud de la bande de Gaza, les Palestiniens enterrent une soixantaine de «martyrs» tombés la veille sous les tirs israéliens. Encore sonnés, ils reviennent, presque au compte-goutte, dans la zone tampon de 300 mètres pour les 70 ans de la Nakba – la catastrophe en arabe – qui commémore leur exode après la création d’Israël.

«Sortir de cette prison»

«Il ne faut pas nous oublier», lance Mohammed. Sous son niqab, Rima «se remplit les yeux des images des terres de Najd», son village d’origine à quelques kilomètres et pourtant inaccessible. «Nous revenons manifester pour sortir de cette prison», ajoute Wafa, après onze ans de blocus israélo-égyptien. En fin d’après-midi, un premier Palestinien tombe sous les balles à l’est du camp de réfugiés d’Al Bureij. Et un deuxième en soirée.

La salle d’opération d’Al Shifa, le plus grand hôpital de Gaza, ne désemplit pas. Sur la liste d’attente, encore 70 patients. Car en plus des morts, il faut soigner les 1400 blessés par balles dans l’enclave. «Cela met une pression énorme sur notre système de santé. Nous devons composer avec une pénurie de fixateurs externes pour les fractures, de médicaments et de médecins», lâche le chef des urgences, le docteur Ayman Al Sahbani, les traits tirés.

Au troisième étage, Shereen lève la couverture pour montrer ses 50 points de suture sur l’abdomen. «Une balle a traversé mon corps. Même si je vais souffrir toute ma vie, je ne regrette rien», souffle la Palestinienne qui a tenté de traverser la clôture dressée entre le petit territoire palestinien et Israël.

Promesses égyptiennes

Mardi, les appels à franchir les barbelés se sont tus. Au cours des derniers jours, le Hamas aurait reçu des promesses de l’Égypte. En échange d’une accalmie, on lui aurait laissé miroiter un blocus version allégée: réouverture du point de passage de Rafah, acheminement d’équipements médicaux, extension de la zone de pêche… Une bouffée d’air frais qui pourrait calmer le jeu.

«Avec cette mobilisation, le Hamas réalise qu’il a une nouvelle arme pour négocier. Un cadeau du ciel qui remet Gaza à l’avant-scène», explique le politologue Omar Shaban.

Mais pour la suite, rien n’est dessiné. «Personne n’a de stratégie», admet Ahmed Youssef, leader modéré du Hamas qui souhaite que la «Marche du retour devienne un mode de vie». Pas question de lancer une roquette sur Israël. Le mouvement islamiste se range, du moins dans son discours officiel, derrière la ligne d’une résistance pacifique. «Ce serait un suicide de déclencher une nouvelle guerre avec Israël sans le soutien du monde arabe», souligne-t-il.

À l’épreuve du temps

Seule date au calendrier: le 5 juin, pour souligner les 51 ans de la guerre des Six-Jours. D’ici là, le Hamas cherche des idées sur les réseaux sociaux. Au camp de Malaka, une nouvelle tente avec d’imposants poteaux en bois a été aménagée. «J’espère que le mouvement se poursuivra tous les vendredis», confie Asma. Prochain défi: l’épreuve du temps.

(24 heures)

Créé: 15.05.2018, 22h22

Israël invoque la légitime défense

«C’est la guerre, non?» dit Lior, un jeune Israélien. «Ils s’imposent ça à eux-mêmes et ils utilisent la violence comme toujours. Ça reste des vies humaines, mais malheureusement c’est comme ça.» L’État hébreu a resserré les rangs autour de son armée, et son action face aux manifestants palestiniens fait largement consensus dans le pays. Le premier ministre, Benyamin Netanyahou, a mis en avant «l’obligation pour tout pays de défendre son territoire». Le Hamas, écrit-il sur Twitter, au pouvoir dans la bande de Gaza depuis 2007, «proclame son intention de détruire Israël et envoie pour cela des milliers de personnes pour forcer la frontière».

Depuis le début de la «marche du retour», cadre de la manifestation qui a tourné au bain de sang lundi, le discours n’a pas changé. Le Hamas l’utiliserait comme couverture pour commettre des actes contre des civils israéliens en envoyant enfants et adolescents en première ligne. Yoav Galant, membre du cabinet de sécurité du gouvernement, a menacé le chef du mouvement islamiste, Yahya Sinwar, d’un assassinat ciblé, l’accusant d’être «un ange de la mort pour les innocents Gazaouis».

Pour l’armée, 24 des personnes tuées lundi étaient membres du Hamas ou du Jihad islamique. Elle évoque douze «cellules terroristes» qui auraient tenté de passer la frontière. Le risque mis en avant est celui encouru par les localités proches de la bande de Gaza, parfois à quelques centaines de mètres de la frontière.
L’allié américain soutient la ligne d’Israël et son ambassadrice à l’ONU, Nicky Halley, a déclaré mardi qu’«aucun pays n’aurait fait preuve de plus de retenue qu’Israël».

Seule dissonance dans cette unanimité: la Cour suprême a été saisie par des ONG de défense des droits des Palestiniens, qui dénoncent une violation du droit international, et doit se prononcer sur la légitimité de l’usage de la force. Elle devait s’exprimer le 6 mai mais ne l’a toujours pas fait, semblant attendre la fin des manifestations. L’État s’est déjà défendu auprès de la Cour, réaffirmant que ses actions sont la réponse à «un danger réel» pour les soldats et les civils de l’État hébreu. Se référant à la récente victoire d’Israël à l’Eurovision, célébrée par un concert le même lundi soir à Tel-Aviv, le ministre de la Défense, Avigdor Liberman, a regretté la différence «entre la culture de la vie israélienne et la culture de la mort du Hamas à Gaza».

Marie Semelin Jérusalem

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