Macron mise sur les maires pour réussir

FranceDans un face-à-face inédit de plus de cinq heures avec des maires normands, le président lance son Grand débat national. Pour sortir de la crise.

C’est dans le village normand de Grand Bourgtheroulde, coupé du monde, que le président Macron a réuni quelque 650 maires pour lancer son Grand débat national.

C’est dans le village normand de Grand Bourgtheroulde, coupé du monde, que le président Macron a réuni quelque 650 maires pour lancer son Grand débat national. Image: Philippe Wojazer/Reuters

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Six cent cinquante maires de la région réunis dans une salle de gymnastique. Le décor est fruste, peu élégant, mais des centaines d’hommes et de femmes, ceints de leur écharpe républicaine, sont venus marquer le lancement du Grand débat national, conscients de participer à un exercice sans précédent en France et à vrai dire probablement sans égal dans aucun autre pays. Au milieu d’eux, le président de la République, venu écouter, dit-il, car il voit en eux le premier des relais du peuple. En réalité il écoutera, mais il parlera aussi beaucoup.

Qu’on ne s’y trompe pas, l’heure est grave, l’ambiance de la petite ville de Grand-Bourgtheroulde en témoigne: cette localité normande de 3800 habitants est littéralement coupée du monde, occupée par les forces de sécurité afin d’éviter tout débordement – «le contexte explique ces mesures un peu particulières», glisse d’un air entendu un ancien ministre qui accompagne le président.

Devant la mairie, quelques dizaines de «gilets jaunes» sont néanmoins présents, ils accompagnent une petite délégation d’entre eux que la secrétaire d’État Emmanuelle Wergon a accepté de recevoir. Leur état d’esprit est divisé: «Bien sûr qu’on va participer! Si on est là, c’est parce qu’on veut débattre», assure Francis Di-Giorgio. À ses côtés, Laurent Ricordeau est infiniment plus méfiant: «On n’est pas convaincus, le dialogue n’ira pas au bout de ce qu’on demande. Regardez, j’ai demandé à la ministre qu’ils cessent d’évacuer les ronds-points et qu’on puisse manifester, mais elle répond: on verra, on en parlera… Le Grand débat, ça m’étonnerait qu’on y arrive…»

«La France va mal»

Un peu plus loin, dans la salle de gym, l’atmosphère est aussi à la gravité. «Si nous sommes là, c’est que nous sommes conscients que la France va mal», dit un maire. «Nous ne nous sentons pas responsables de cette crise, ajoute une de ses collègues, mais nous sentons notre pays s’y enfoncer et ça nous tient à cœur de pacifier.» Une autre ne cache pas son angoisse: «J’ai peur! J’ai peur pour mon pays et nous devons réussir, Monsieur le Président, car notre pays va dans le mur, dans le mur de l’intolérance et de l’extrémisme.»

Dans la salle, une grande partie des maires ont ouvert un «cahier de doléances» dans leur commune, où les citoyens pouvaient coucher leurs revendications. Pour Emmanuel Macron, la référence est embarrassante: les cahiers de doléances, c’est l’instrument par excellence de l’expression de la colère populaire sous l’Ancien Régime et c’est ce qui a lancé la révolution de 1789…

Qu’expriment ces cahiers de doléances de l’an 2019? Nous sommes dans une région rurale et la première préoccupation qui revient de manière constante, c’est la mobilité. «Nous souffrons de l’isolement et la grande question, pour nous les ruraux, reste la mobilité vu le manque et parfois l’absence totale de transports publics», explique un maire. D’emblée on est au cœur de ce qui a lancé le mouvement de protestation: la dépendance à la voiture. Mais il y a d’autres mots-clés, qui eux aussi reviennent sans surprise: le pouvoir d’achat, le niveau des retraites, une fiscalité plus équitable et la disparition des services publics dans les régions périphériques…

Pédagogue et cinglant

Après une première salve d’une vingtaine d’interventions, Emmanuel Macron répond, il se justifie beaucoup, explique sa politique, fait comme à son habitude de la pédagogie. Il tente aussi de répondre à ceux qui l’accusent de canaliser à l’excès le débat. «Si j’ai posé 35 questions, c’est parce que je veux des réponses sur ces objets, mais rien n’empêche d’en aborder d’autres. Il n’y a pas de tabous.» Un élu lui fait remarquer qu’il a déjà exclu de rétablir l’impôt sur la fortune (ISF), mais la réplique du président est cinglante: «Si on rétablit l’ISF, les «gilets jaunes» ne vivront pas mieux. Ceux qui disent cela, c’est de la pipe!» Cela dit, dans la foulée, il se montre plus conciliant: «L’ISF doit faire partie de ce débat, je vous le dis franchement. Il doit être évalué.»

Entamé l’après-midi à 15 h 30, le dialogue dans la salle de gym va durer près de cinq heures. Au total, plus de 60 maires ont pris la parole, pour interpeller le président, évoquer leurs problèmes, leurs attentes, parfois avec une émotion qu’ils avouent de pouvoir directement s’adresser à lui. Emmanuel Macron répond à chacune et chacun avec cette aisance qu’il a toujours face au public quand il intervient en direct.

Dans la salle, indéniablement, l’exercice est un succès. Le Grand débat est lancé de belle manière. Mais qu’en sera-t-il en dehors de cette salle? Comment les Français vont-ils s’emparer du débat et dans quelle mesure les «gilets jaunes» y participeront-ils? D’ici au 15 mars, Emmanuel Macron a prévu de multiplier les rencontres de ce genre avec des maires. Le fera-t-il aussi avec des «gilets jaunes», qu’il n’a jusqu’à présent pas rencontrés? Il refuse de le dire. On serait tenté de lui rappeler que c’est eux qui sont à l’origine de tout…

Créé: 15.01.2019, 22h04

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Articles en relation

Objectifs et mode d’emploi du grand débat de Macron

France Comment la grande consultation nationale censée apaiser la colère des «gilets jaunes» se déroulera-t-elle? Que peut-on en attendre? Plus...

Pourquoi les irréductibles gilets jaunes ne lâchent rien

France Après deux mois de mobilisation, ils refusent de rentrer chez eux. Macron ne les a pas convaincus et le grand débat national annoncé les laisse sceptiques. Sur les ronds-points, ils ont aussi trouvé une nouvelle famille. Reportage. Plus...

Le «remue-méninges» de Macron commence mal

France L’initiative vise à calmer les «gilets jaunes». Mais la polémique sur son salaire contraint Chantal Jouanno, organisatrice de ce débat, à renoncer à le piloter Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.