Une marée humaine déferle en Algérie contre Bouteflika

Crise politiqueÀ Alger et ailleurs, une foule immense rassemblant toutes les couches de la population a scandé son opposition au pouvoir.

Les rues d’Alger étaient noires de monde ce vendredi 8 mars, pour l’acte III de la mobilisation contre Bouteflika. Les Algériennes aussi étaient très présentes, voilées ou non, riches ou pauvres, jeunes ou vieilles…

Les rues d’Alger étaient noires de monde ce vendredi 8 mars, pour l’acte III de la mobilisation contre Bouteflika. Les Algériennes aussi étaient très présentes, voilées ou non, riches ou pauvres, jeunes ou vieilles… Image: Keystone

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Une rose blanche à la main et deux traits rouge et vert sur une joue, le drapeau algérien agencé comme une cape, Farida, 50 ans, avance dans la rue Didouche Mourad, un des axes principaux du centre-ville d’Alger, en criant joyeusement «Djazayer horra demoqratya!» (Algérie libre et démocratique), un vieux slogan des années 90. Sa fille, la vingtaine, maquillée, marche à côté d’elle avec une pancarte qui clame: «Ma voix n’est pas un péché, ma voix est la révolution!» Mère et fille suivent le mouvement de cette foule impressionnante – aucun chiffre officiel ne permet de confirmer le nombre de manifestants, qui dépasse toutefois celui des deux vendredis précédents, malgré les mises en garde sur les risques de «chaos» lancées jeudi par le régime, qui n’ont eu aucun effet – sortie ce vendredi 8 mars pour l’acte III de la mobilisation contre le cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. «C’est la Journée des femmes, mais c’est surtout la journée de la dignité des Algériennes. Nos aînées ont fait la révolution [contre la France], nous nous battons pour nos enfants contre la mafia au pouvoir», explique Farida, enseignante dans un lycée à Alger.

Diversité inédite

«Ce peuple ne veut ni de Saïd (ndlr: le frère du président) ni de Bouteflika!» «Ouyahia (ndlr: le premier ministre), l’Algérie n’est pas la Syrie!» scande la foule, compactée par les barrages des forces antiémeutes, au milieu de laquelle flottent des milliers de drapeaux algériens. Dans ce magma humain, les Algériennes sont très présentes, dans une diversité inédite. Il y a des voilées chantant la démocratie, de jeunes étudiantes au bras de leur amoureux, de vénérables vieilles dont le hayek (le voile blanc traditionnel algérois) a été remplacé par le drapeau algérien, des jeunes filles très maquillées en tenue de sport, des bourgeoises endimanchées portant des pancartes demandant à «faire tomber le système», mais aussi des Algériennes vivant à l’étranger rentrées pour un week-end au pays ou encore des militantes féministes brandissant un écriteau insolite face à la police: «Le clan Boutef’ n’aura même pas notre soutien-gorge!»

La poétesse et écrivaine Rabia Djelti, écharpe aux couleurs algériennes autour du cou, est émue: «C’est tellement beau! Et malgré la foule, on ne subit aucune agression ou mot déplacé!» Dans les ruelles donnant sur la place Maurice Audin, noire de monde, où ont été prises les photos les plus impressionnantes, des femmes médecins se mobilisent bénévolement pour les soins. Des jeunes filles jouent des coudes, appareil photo en main, pour disputer aux agences de presse mondiales les images du jour et témoigner en direct sur les réseaux sociaux. Quand les forces antiémeutes réagissent pour bloquer la poussée des manifestants, les plus jeunes des manifestantes prennent dans leurs bras les vieilles Algéroises prises de malaise, les emmenant à l’abri dans les cages d’escalier. Et alors que dans le ciel les deux hélicoptères de la police viennent saturer de leur bourdonnement les oreilles et les nerfs, les femmes, tous âges confondus, lâchent par milliers de stridents et belliqueux youyous à donner la chair de poule.

Mixité sociale

«Vous avez bouffé ce pays, espèces de voleurs!» scande Dalal. «Mon chéri m’a dit: «Tu n’as pas peur de la police antiémeutes, je suis mal barré!» lance en riant cette quadragénaire, cadre supérieure dans une banque, au visage tatoué de croix berbères comme un maquillage de guerre. Devant elle, un couple – un barbu en djellaba et baskets et sa femme voilée – lui lance: «Viens de ce côté, sinon tu seras écrasée par la foule si la police charge.» Deux mondes se rencontrent dans une mixité sociale inattendue. Plus loin, sur les hauteurs de la capitale, vers le quartier du Telemly, la tension monte. Les policiers lancent des grenades lacrymogènes et des balles en caoutchouc sur les manifestants décidés à monter vers El Mouradia, le quartier du palais présidentiel. Des mamans utilisent le drapeau dont elles se sont drapées pour protéger les enfants des effluves toxiques. De jeunes couples se protègent dans des ruelles. De vieilles dames en tenue traditionnelle sont là, au milieu du chaos, criant à gorge déployée: «Je le jure, il n’y a aucune volonté au-dessus de la volonté du peuple!» De jeunes hommes applaudissent, larmes aux yeux. Alger se souviendra de ce 8 mars.

Créé: 08.03.2019, 22h21

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