Merah, Tsarnaev: l'incroyable raté des services secrets

DécodageSurveillés, le tueur de Toulouse et les auteurs présumés des attentats de Boston sont pourtant passés à travers les mailles du filet. Comment le contre-terrorisme est passé à côté de ces deux jeunes radicaux.

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«Sur ce coup-là, moi je pense que vous vous êtes complètement loupés, parce que j'ai pu faire trois attaques, j'ai tué plus de sept personnes et en [ai] blessé plusieurs». La phrase est de Mohamed Merah, qui se sait suivi par les services secrets français depuis 2006. Il nargue alors la police lors de l'assaut du 22 mars 2012 dont l'issue lui sera fatale. Tamerlan Tsarnaev, cerveau présumé des attentats de Boston, 3 morts dont 1 enfant, et 282 blessés, que le FBI et la CIA avait à l’œil depuis mars 2011, pourrait-il lui aussi se vanter d'être allègrement passé à travers les mailles du filet?

La réponse est clairement oui, pour le sénateur républicain Lindsey Graham qui a soulevé le lièvre après s'être entretenu avec un des directeurs adjoints de la police fédérale. Plus de deux ans avant de perpétrer le double attentat de Boston, le FBI reçoit une demande d'entraide russe l'avertissant sur Tamerlan Tsarnaev qui «a radicalement changé en 2010» et se serait rapproché des militants islamistes indépendantistes tchétchènes.

Alertes vaines

Six mois plus tard, le même Service de sécurité fédéral russe (FSB) s'adresse cette fois à la CIA. Le nom des frères Tsarnaev intègre le fichier TIDE, Terrorist Identities Datamart Environment où se bousculent quelque 500'000 noms. «Aucun service ne peut surveiller plusieurs centaines de personnes», semble excuser, en France, le criminologue Alain Bauer.

Côté français, dès juin 2011, la police toulousaine avertit la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) du «fort potentiel de dangerosité» de Mohamed Merah. Cet avertissement n'est suivi d'aucun effet.

Deux anguilles

A la lecture des deux dossiers, on est quand même surpris de la facilité avec laquelle les frères Tsarnaev, comme les frères Merah, ont pu déjouer la surveillance des services secrets. Côté américain par exemple, Tamerlan Tsarnaev rentre incognito, en 2012, d'un séjour de 5 mois et 13 jours dans le Caucase sensible. La raison? Son nom mal orthographié n'a pas pu coïncider avec la base de données des personnes répertoriées. Reste à savoir si c'est la faute à la compagnie aérienne Aeroflot et à l'alphabet cyrillique ou à une manigance de l'intéressé lui-même.

Pourtant, sur place, au Daguestan, il s'est trouvé au moins quatre fois dans la ligne de mire des forces de l'ordre car il fréquentait un jeune surveillé pour ses liens avec le milieu islamiste clandestin. Côté français, selon un cadre des services secrets pakistanais qui s'est confié au Nouvel Observateur, Merah aussi «était suivi sur le terrain dès son arrivée au Pakistan par des opérationnels travaillant pour les services français. Il était clairement important pour eux. On les a laissés faire.» Merah sera également contrôlé par la police afghane à Kandahar, «ville considérée comme un bastion taliban».

Mais les trois voyages du jeune Français ne sont pas dûment répertoriés. Comme Tsarnaev qui échappe aux services pour une question d'orthographe, Mohamed Merah réussit à effectuer un voyage sensible passé inaperçu en 2011. La raison? Pour se rendre à Lahore, au Pakistan, il fait escale à Oman. Et hop, le tour est joué, il disparaît ainsi des écrans radar qui répertorient 31 pays dits sensibles dont le paisible sultanat d'Oman ne fait partie.

Jean-Paul Rouiller, directeur du Centre genevois d'analyse du terrorisme, est interrogé par France3:

L'émission de France3 «Pièces à conviction» revient sur l'échec des Services secrets dans l'affaire Merah:

«Loups solitaires»

Dans le cas des Tsarnaev comme dans le cas des Merah (l'aîné Abdelkader est toujours en prison), les spécialistes du renseignement pointent la difficulté à détecter ce type d'individu qui s'auto-radicalise: des «loups solitaires» dans le jargon des experts de la lutte anti-terrorisme. «Ce sont des terroristes extérieurs à un groupe organisé qui s’exaltent et se radicalisent dans leur coin, trouvant leur cible et les techniques qu’ils utiliseront à partir de liens noués sur la Toile», explique à Libération le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, Jean François Daguzan. De surcroît, leur mode de vie rend indétectable leur projet meurtrier: «Ce sont, à chaque fois, des gens qui ont fait des études supérieures, apparemment parfaitement intégrés, qui s'auto-excluent dans une logique proche de celle des sectes».

Il n'empêche. En France comme aux Etats-Unis, on pointe du doigt la communication entre services. La fiche de Merah est désactivée en 2010 avant d'être réactivée en 2011. Le jeune homme est interrogé en novembre 2011 au cours d'un «débriefing préventif». Les Parisiens de la DCRI sont descendus à Toulouse pour l'occasion. Ils n'auraient pas suffisamment maîtrisé le dossier. Merah leur montre des photos de son voyage.

Ils sont bernés: «les éléments recueillis à l'occasion de l'enquête du premier semestre 2011 auraient mérité un échange avec le parquet, au plan local et/ou national avec le parquet anti-terrotiste, ne serait-ce que pour conforter l'approche judiciaire faite par les services et partager l'évaluation d'un tel profil», note le rapport de la police des polices, l'IGPN (Inspection générale de la police nationale). Il leur faut encore 3 mois pour conclure qu'aucun lien avec le milieu salafiste n'est établi. Un mois plus tard, Mohamed Merah tue 3 militaires, 3 enfants de 3, 5 et 8 ans et le père de deux d'entre eux, Jonathan Sandler, 30 ans.

Côté américain, le voyage au Daguestan de Tsranaev avait été détecté par le Département de sécurité intérieure, mais pas par le FBI. Pointer du doigt le cloisonnement entre les différents services est un grand classique outre-Atlantique.

Signes avant-coureur

A Boston comme à Toulouse, Tamerlan Tsarnaev et Mohamed Merah postent sur Internet des vidéos à la gloire du djihad salafiste. L'aîné Tsarnaev, qui est devenu «très religieux» depuis son mariage, interrompt à deux reprises le sermon de la mosquée de Cambridge: le 16 novembre 2012 lorsque l'imam invite ses fidèles à célébrer les fêtes américaines comme Thanksgiving qui approche, et le 18 janvier 2013, quand le prêcheur évoque Martin Luther King.

A Paris, dès 2008, des investigations visant d'autres frères, les Benladghem résidant en Belgique, et liés au grand banditisme, mettent en évidence les contacts téléphoniques avec Abdelkader Merah. Mais les dossiers salafistes belge et français s'ignorent.

Autant de signes avant-coureur qu'il est aisé de rapprocher a posteriori. Aujourd'hui, la justice a, certes, deux hommes en prison: le cadet Tsarnaev et l'aîné Merah. Mais tous deux réfutent être les cerveaux des attentats qui, tués dans leur cavale, ne livreront plus leurs secrets.

Créé: 26.04.2013, 14h59

Plainte contre les renseignements français

La famille d'une des victimes de Merah a déposé plainte pour négligence contre la DCRI (Direction centrale du Renseignement intérieur) qui surveillait le terroriste mais n'a pu l'arrêter à temps.

Les victimes des Tsarnaev, 26 et 19 ans

- Martin Richard, 8 ans, venu sur la ligne d'arrivée pour féliciter son père, marathonien (photo ci-dessous)
- Sa petite sœur, à côté de lui, a perdu une jambe dans l'attentat
- Leur mère a été grièvement blessée
- Krystle Campbell, 29 ans
- Lu Lingzi, étudiante chinoise à l'université de Boston, 23 ans

Martin Richard, 8 ans, tué dans les attentats de Boston perpétrés par les frères Tsarnaev le 15 avril dernier. (Image: DR)

Les victimes de Merah, 26 ans

- Imad Ibn-Ziaten, un Français d'origine marocaine, militaire
- Abel Chennouf, Français catholique d'origine algérienne, 26 ans
- Mohamed Legouad, Français musulmane d'origine algérienne, 24 ans
- Loïc Liber, 28 ans, grièvement blessé à la tête, paralysé à vie
- Jonathan Sandler, 30 ans, enseignant juif
- Gabriel, 3 ans, son fils
- Aryeh, 6 ans, son autre fils
- Miriam Monsonégo, fille du directeur de l'école juive, 8 ans (en photo ci-dessous)

Miriam Yaakov Monsonégo, 8 ans, fille du directeur de l'école juive Ozar-Hatorah, tuée par Mohamed Merah le 19 mars 2012, avec 2 autres enfants et un adulte. (Image: DR)

L'arrestation filmée de Djokhar Tsarnaev

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