Comment les gardiens de la révolution profitent du bras de fer imposé par Trump

IranLes sanctions ont favorisé le développement des capacités économiques et militaires de ce corps d’élite.

Parade de membres des gardiens de la révolution.

Parade de membres des gardiens de la révolution. Image: Keystone

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En Iran aussi, la nature a horreur du vide. Les chantiers abandonnés par les sociétés étrangères, qui ont quitté le pays de peur des représailles américaines, ont été souvent cédés aux gardiens de la révolution, ceux-là mêmes que Donald Trump a juré de soumettre en les plaçant en avril sur la liste noire américaine «des organisations terroristes étrangères». «Un clan mafieux», a renchéri son secrétaire d’État, Mike Pompeo, en référence aux très nombreuses entités reliées à cette unité d’élite en charge de la protection du régime.

Dans son bureau au sous-sol de sa maison d’un quartier aisé de l’ouest de Téhéran, Kanani Moghadam affiche un sourire qui en dit long. «En fait, Donald Trump aide les sepah pasdarans- leur nom en farsi - il est leur allié», constate cet ancien gardien de la révolution, reconverti dans les affaires. «Ses sanctions ne sont pas efficaces, assure-t-il, elles leur sont même bénéfiques, car les gardiens vont avoir encore plus de pouvoirs et de responsabilités dans les domaines économique, militaire et dans l’usage de la force contre toute menace visant l’Iran.»

Ce sont les gardiens de la révolution qui ont abattu le mois dernier un drone américain dans le Golfe, faisant craindre une riposte militaire, annulée au dernier moment par Donald Trump. Tel Janus, ce corps d’élite a deux têtes: une dans l’économie et une autre dans la sécurité, avec au sein de cette dernière, une branche extérieure, la Force al-Qods, dont les hommes aident Bachar el-Assad en Syrie et appuient des milices chiites en Irak, une intervention mal vue par de nombreux Iraniens.

Au sein de cet État dans l’État, «il y a des sensibilités et des générations différentes entre ceux qui sont des professionnels de la sécurité et ceux qui sont devenus des hommes d’affaires», relève un diplomate. Certains sont fréquentables. D’autres un peu moins.

Les murs du bureau de Kanani Moghadam retracent son long passé révolutionnaire. Sur des photos jaunies, on voit le jeune combattant, assis aux côtés des premiers gardiens de la révolution, comme Ibrahim Safavi ou Mohsen Rezai, tout-puissant chef des pasdarans pendant plus de quinze ans. Tous serviteurs zélés de leur mentor, l’ayatollah Khomeyni, le héros de la Révolution islamique de 1979, qui chassa le chah du pouvoir. Mais les années passant, certains se sont lancés en politique, d’autres ont troqué la vareuse pour le costume civil. Et quarante ans après la Révolution, les gardiens chapeautent aujourd’hui un vaste empire économique.

Leur fleuron s’appelle Khatam al-Anbiya, un conglomérat de 25 milliards d’euros, présent dans la plupart des grands projets d’infrastructures à travers l’Iran, et fortement impliqué dans l’industrie pétrolière et gazière, la vache à lait de ce pays que Donald Trump veut étouffer en lui interdisant d’exporter son pétrole.

«Les gardiens de la révolution infiltrent de manière systématique des secteurs clés de l’économie pour remplir leur coffre, tout en se lançant dans toute une série d’opérations malfaisantes», accuse Sigal Mandelker, sous-secrétaire américaine à la Lutte contre le terrorisme. C’est Khatam al-Anbiya qui devrait bientôt reprendre le chantier South Pars, dont Total s’est retiré l’an dernier. Un méga-projet gazier de 5 milliards de dollars dans le sud du pays. Les gardiens lorgnent également une grande raffinerie dans le sud-ouest de l’Iran.

Des ingénieurs venus du civil

Ingénieur en génie civil, Hadi, 39 ans, a travaillé pour Khatam al-Anbiya pendant plus de deux ans, comme consultant pour la construction d’un système de ponts circulaires au-dessus de l’autoroute Hemmat à Téhéran. «Ce sont des gens comme moi qui n’ont rien à voir avec les gardiens qui feront les frais de la décision de Trump, pas la direction des sepah», prévient-il chez son cousin, où il travaille désormais. «Sur mon chantier, ajoute-t-il, tout le monde était en tenue civile, nous étions des ingénieurs venus du privé. Seuls peut-être les grands chefs de Khatam sont des généraux. On ne nous demandait pas de prier, ni d’adhérer à l’idéologie révolutionnaire.» Hadi était très bien payé: 2200 dollars par mois. Une façon d’attirer les meilleurs ingénieurs.

Khatam al-Anbiya, qui tire sa légitimité de la reconstruction de l’Iran après huit ans de guerre face à l’Irak dans les années 1980, compte des agents à l’étranger, où la holding a construit des oléoducs entre Bagdad et Bassora en Irak, et signé des contrats pour la construction d’une centrale électrique en Syrie. En Iran, le conglomérat dispose de plusieurs dizaines de branches: une pour la pétrochimie, une autre pour la construction des routes, des tunnels, des ports, des barrages, des pipelines, etc. «Chaque branche est gérée par des civils, explique Hadi. Peut-être qu’en haut il y a des généraux, mais on ne les voit jamais.»

Khatam al-Anbiya vient de se doter d’un nouveau chef, en la personne de Saeed Mohammed, un ingénieur d’une cinquantaine d’années - un civil alors que son prédécesseur était un général. L’homme fait bonne figure devant les journalistes occidentaux auxquels il «vend» un hôtel de luxe dans la ville sainte de Machhad, un complexe hôtelier sur l’île de Kish et des cafés style Starbucks dans un pays où - ce n’est pas le moindre des paradoxes - une bonne partie de la jeunesse urbaine rêve d’«american way of life».

Kanani Moghadam sourit encore. «Le rôle de Saeed Mohammed, dit-il, se limite à coordonner l’activité de toutes les organisations dépendant de Khatam al-Anbiya». Derrière le rideau, les vrais parrains sont les leaders historiques des gardiens, ceux qui apparaissent sur les photos chez M. Moghadam et conseillent le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, dont dépendent les pasdarans. Mais en cette période lourde de menaces, le patron de Khatam al-Anbiya a également la mission de développer une nouvelle stratégie de contournement des sanctions, ainsi que «l’économie de résistance», c’est-à-dire la production locale. «Les gardiens ont une réelle expérience du contournement des sanctions, observe le diplomate. Ils ont été très actifs dans ce domaine sous la présidence du populiste Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), qui les avait renforcés.»

Saeed Mohammed gère aussi les relations avec les bonyads, vaste nébuleuse d’organisations charitables qui soulagent les plus pauvres. Les bonyads dépendent elles aussi du guide suprême, mais elles ne sont pas encore sanctionnées par les États-Unis. En fait, elles opèrent souvent comme discret intermédiaire pour le compte des pasdarans et de Khatam al-Anbiya. Ceux-ci sont de plus en plus gloutons. Si l’alimentaire et les médicaments échappent encore à Khatam al-Anbiya, les pasdarans convoiteraient la très juteuse industrie automobile, après les départs de Peugeot et Renault.

«Comment discuter avec quelqu’un qui a une arme?»

Le président modéré Hassan Rohani, qui échoua à réduire leur emprise dans l’économie, ne les a jamais portés dans son cœur. «Comment peut-on discuter avec des gens qui portent une arme?» fulmine-t-il. Mais «personne ne peut concurrencer les gardiens», fait remarquer Hadi. Pourtant, en matière de développement, les pasdarans en col blanc ne peuvent pas tout faire seuls. Et leur gestion est parfois critiquée par la population, comme lors des inondations du début de l’année.

«Mais la bêtise de Donald Trump de les mettre sur sa liste noire leur a donné un regain de popularité, note le diplomate. Juste après, même Rohani a dû leur rendre un vibrant hommage, tandis qu’au Majlis, l’ensemble des parlementaires arboraient la tenue militaire des gardiens.» Pour Kanani Moghadam, «la seule façon de réduire leur rôle serait que les États-Unis quittent le Moyen-Orient et que l’Iran n’ait plus d’ennemis» dans la région. On n’en est loin!

«Donald Trump s’est entouré d’idéologues qui ont toujours nié les conséquences paradoxales des sanctions, déplore un expert de l’Iran dans le Golfe. Ils ont cru ou faisaient semblant de croire que les sanctions entraîneraient un changement de régime ou au moins un changement de comportement du régime. C’est le contraire qui se passe. Les sanctions ont renforcé la dépendance des Iraniens envers les gardiens, affaibli les modérés et probablement éloigné la possibilité de nouvelles négociations.»

D’autant que les gardiens se sont mis au diapason de la fermeté américaine. Avec l’accord du guide suprême, ils se sont dotés au printemps d’une nouvelle direction avec à leur tête le général Hossein Salami, et le vice-amiral Ali Fadavi comme commandant en chef adjoint, qui a longtemps dirigé la marine des gardiens, en pointe dernièrement face aux tankers étrangers dans les eaux du Golfe. Deux hommes connus pour être des durs au sein de l’appareil militaire iranien. «Ces nominations font partie de la nouvelle stratégie pour répondre au danger que représente une attaque américaine ou israélienne», souligne Kanani Moghadam.

Sur le plan opérationnel, le remodelage des pasdarans s’est accompagné d’une meilleure intégration de leur système de commandement avec l’armée régulière, qui a longtemps fait figure de parent pauvre, faute d’argent et d’équipements aussi sophistiqués que ceux des gardiens de la révolution. «Les pasdarans ont adopté un nouveau système C4I d’information, contrôle, commande et communication avec de la haute technologie, confie l’ancien gardien de la révolution. Ce dispositif opère auprès de toutes les unités, qu’elles soient terrestre, aérienne, navale ou sous-marine, des gardiens et de l’armée.» Un système de défense plus intégré sous le commandement du chef d’état-major interarmes, le général Mohammad Hussein Baghéri, un pasdaran chevronné.

Bref, tout en se déclarant prêt à renégocier un accord nucléaire avec les États-Unis, si ceux-ci lèvent les sanctions qui frappent douloureusement Téhéran, la République islamique fourbit ses armes contre ses ennemis, sans oublier le renforcement de ses bases économiques, après le départ des Européens, tétanisés par les menaces venues d’outre-Atlantique.

Créé: 16.07.2019, 10h46

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