«L'Arabie saoudite de MBS est assise sur un baril… de poudre!»

MutationLe prince héritier Mohamed ben Salman (MBS) réforme à tour de bras. Concerts, cinéma, femmes au volant… et virage économique. Il ne se fait pas que des amis!

Le prince héritier Mohammed ben Salmane.

Le prince héritier Mohammed ben Salmane. Image: Keystone

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«La mutation est brutale, trop rapide. En Arabie saoudite, mes amis apprécient les changements en cours, mais ils craignent un retour de balancier.» Pour Clarence Rodriguez, qui fut de 2005 à 2017 l’unique correspondante permanente francophone à Riyad, ce royaume si longtemps sclérosé est aujourd’hui une «société sismique» à la croisée des chemins, dirigée par un jeune prince autoritaire qui rompt les tabous et bouscule les codes. Au risque de l’explosion sociale? C’est toute la question, s’inquiète l’auteure du livre «Arabie saoudite 3.0 - Paroles de la jeunesse saoudienne» (Ed. Erick Bonnier 2017), qui sera à Genève mercredi 7 février pour une rencontre organisée à 17 h 30 chez Payot Rive Gauche avec le concours du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam).

L’homme du changement, le nouveau maître de Riyad, c’est bien sûr le prince héritier Mohamed ben Salman, que les Saoudiens l’appellent plutôt «MBS». Ou alors «Mister Everything», tellement il a réussi à concentrer de pouvoir. Ou encore «le prince du chaos», pour sa propension à tout chambouler. Il a renvoyé la police religieuse dans les mosquées, autorisé les concerts et le cinéma, accordé aux femmes le droit de conduire…

Ce n’est évidemment pas du goût de tout le monde. «La population de ce royaume est très conservatrice, attachée à sa culture, à ses traditions, à sa religion. Mais 65% des Saoudiens ont moins de 30 ans, ils ont grandi avec les réseaux sociaux et nombre d’entre eux ont étudié en Occident, dont des Saoudiennes qui y ont pris l’habitude de ne pas porter le foulard», note Clarence Rodriguez. «Leurs aspirations ne sont pas si différentes de celles des jeunes en Europe ou aux États-Unis, même si les Saoudiens s’interrompent pour les cinq prières quotidiennes.»

Crise sans précédent
Cela dit, le prince pressé, fils préféré du roi Salman, tente surtout de s’appuyer sur la jeunesse et les femmes pour faire passer en Arabie saoudite des réformes autrement plus profondes, analyse Clarence Rodriguez. «Car le vrai moteur du changement, c’est d’abord la crise économique sans précédent que traverse le pays. Les cours du brut ont chuté et la rente pétrolière ne permet plus à la monarchie saoudienne d’entretenir une population qui vivait jusque-là sous perfusion: l’accès à l’eau et à l’électricité était gratuit, un plein d’essence ne coûtait que dix dollars… Aujourd’hui, le salaire des fonctionnaires a été coupé de moitié et le grand défi est de mettre au travail une population d’assistés, car un ménage de la classe moyenne ne peut plus tourner avec les revenus d’une seule personne.»

En avril 2016, celui qui n’était encore que vice-prince héritier a lancé un vaste programme de réformes économiques baptisé «Vision 2030». Ce plan brise un tabou en prévoyant la vente en bourse de 5% du géant pétrolier Aramco pour se doter d’un fonds souverain de 2000 milliards de dollars, censé investir dans la diversification de l’économie pour rendre le royaume moins dépendant du pétrole.

Fini, les rois du consensus
«Si MBS fait octroyer aux Saoudiennes le droit de conduire dès le mois de juin de cette année, ce n’est pas par féminisme mais bien pour leur faciliter l’accès au marché de l’emploi», précise la journaliste. «Certaines femmes deviendront même chauffeur avec Uber!» Une évolution déjà entamée par feu le roi Abdallah, qui avait octroyé aux Saoudiennes le droit de vote et d’éligibilité (aux élections municipales) et avait fait entrer des femmes au Parlement consultatif. Sous son règne, on a même vu des femmes devenir cheffes de chantier! «Mais Abdallah, comme les monarques précédents, régnait horizontalement, par consensus, consultant les tribus, le clergé, la population, les hommes d’affaires… Mais MBS, lui, gouverne verticalement. C’est un vrai autocrate!»

Curieusement, les religieux laissent faire, eux qu’on croyait tellement puissants en Arabie saoudite. «L’explication est simple: MBS détient les cordons de la bourse», lance Clarence Rodriguez. Par ailleurs, pour asseoir sa légitimité auprès d’une population très patriotique, le prince du chaos a engagé le royaume dans plusieurs crises régionales majeures contre l’ennemi honni: l’Iran. Opérations militaires au Yémen à la tête d’une coalition internationale pour combattre les rebelles Houthis chiites, soutien aux forces défiant en Syrie le pouvoir alaouite d’un Bachar el-Assad allié à Téhéran, pressions sur le premier ministre du Liban pour bouter le Hezbollah chiite hors du gouvernement d’union national… «Un mauvais calcul, au final, puisque les Saoudiens sont partout en échec face aux amis de l’Iran. Ces échecs successifs vont-ils finir par affaiblir par MBS?» se demande la journaliste.

Risque d’implosion
Mais au fond, MBS a déjà écarté ceux qui pouvaient lui faire obstacle. Il s’est fait nommer prince héritier en juin dernier, en lieu et place de son cousin Mohammed ben Nayef, évincé de toutes ses fonctions par le roi. En septembre, il a fait arrêter des dizaines de religieux et d’intellectuels critiques. Puis en novembre, à la tête d’une «commission anticorruption», il a déclenché une purge sans précédent contre des dizaines de princes, de ministres et d’hommes d’affaires, s’assurant du même coup le contrôle absolu des principaux leviers du pouvoir.

MBS réussira-t-il son pari, lui qui sera en principe le premier petit-fils d’Ibn Saoud à accéder au trône? «Dans le cas contraire, on assistera à l’implosion de l’Arabie saoudite. Un séisme dévastateur pour cette région explosive, avec des répercussions dans le monde entier», prévient Clarence Rodriguez.

Créé: 06.02.2018, 16h44

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CLarence Rodriguez.

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