«L’alliance du baril et du Coran deviendra intenable»

Interview Spécialiste du monde arabe, Gilles Kepel publie une somme sur les crises du Proche et Moyen-Orient: «Sortir du chaos». L’espoir est donc permis?

À l’heure où la fin de la guerre se dessine en Syrie (ici Homs), la Russie, alliée de Bachar el-Assad, devra trouver une solution politique et pas seulement militaire en vue de la reconstruction.

À l’heure où la fin de la guerre se dessine en Syrie (ici Homs), la Russie, alliée de Bachar el-Assad, devra trouver une solution politique et pas seulement militaire en vue de la reconstruction. Image: Reuters

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Votre livre retrace la généalogie d’un chaos qui s’étend de la Libye au Yémen en passant par l’Irak et la Syrie. Commençons par cette dernière: une sortie du chaos s’y esquisse?
On est là dans une situation de post-guerre: ce n’est pas encore fini, mais on est déjà dans les manœuvres de l’après-guerre. Bachar el-Assad a été conforté au pouvoir par son allié russe, qui a utilisé cette guerre pour se remettre en selle comme une sorte d’égal des États-Unis. Mais Poutine est un colosse aux pieds d’argile. En Syrie, il a quatre alliés qui forment un attelage étrange: l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite et Israël, dont les visions de la situation sont contradictoires. Cela impose à la Russie de trouver une solution politique. Poutine, comme commandant du KGB, avait vécu avec horreur l’enlisement de l’URSS en Afghanistan et il n’a donc aucune envie de s’enliser en Syrie. S’il se contente d’une solution militaire, il va devoir maintenir un gros contingent sur place, ce qui lui coûtera une fortune. Or la Russie a aujourd’hui le PIB de l’Espagne pour 147 millions d’habitants. Poutine est donc obligé de trouver un deal, notamment avec les Européens, pour parvenir à une solution politique et financer la reconstruction.

On peut dire que Bachar el-Assad a gagné la guerre?
Non, c’est une victoire de Poutine. Bachar sera là tant que les Russes considéreront qu’il leur est utile. À terme, toutefois, une solution politique passant par lui focaliserait trop de ressentiments au sein de la population. Pour que la Syrie puisse être réintégrée dans le concert des nations, ce qui est une nécessité, il faudra certainement une autre option présidentielle.

En matière de chaos, celui de la Libye paraît inextricable. Elle peut espérer en sortir?
Il y a eu cette semaine, à Palerme, une conférence sur la Libye qui a réuni les principaux protagonistes, et on a vu qu’ils sont dans la rodomontade plutôt que dans la conciliation. Mais il va bien falloir trouver une solution un jour ou l’autre. Parce que l’accès au revenu du pétrole libyen, s’il était réparti correctement, devrait permettre d’accorder à chacune des parties plus que les fragments qu’elles se disputent aujourd’hui ardemment. Mais la rivalité franco-italienne sur la Libye ne favorise pas la solution du conflit.

Des élections libyennes pourraient y contribuer?
Un calendrier a été mis sur pied, mais on n’est pas sûr qu’elles auront lieu ni qu’elles seront efficaces. En 2012, j’avais assisté aux élections en Libye. C’était partout la liesse, à Tripoli, à Syrte… Quelques mois plus tard, c’était la guerre civile.

Vous notez que l’antagonisme entre l’Arabie saoudite et l’Iran a été «le principal moteur des crises et guerres dans la région durant quatre décennies». Où en est cet antagonisme aujourd’hui?
Il s’est à la fois aggravé et complexifié. L’Iran est à la tête d’un axe qui va jusqu’au Liban à travers l’Irak et la Syrie. Mais le pays est très impacté par le retrait américain du traité sur le nucléaire iranien: il exporte deux fois moins de pétrole qu’au début de l’année, ce qui réduit considérablement sa marge de manœuvre. De son côté, l’Arabie saoudite est très affectée par l’affaire Khashoggi, notamment dans ses relations avec les États-Unis. A contrario, cette affaire a renforcé la Turquie, qui apparaît comme le grand ordonnateur des tortures médiatiques infligées à l’Arabie saoudite. Aujourd’hui, l’antagonisme entre chiites et sunnites est redoublé, à l’intérieur du monde sunnite, par un autre antagonisme. Il oppose deux axes: d’un côté un axe saoudo-émirato-égyptien, de l’autre un axe Frères musulmans, dont le Qatar est le grand financier et la Turquie le fantassin.

Votre livre fait remonter l’origine du chaos à l’embargo pétrolier de 1973. Le pétrole reste une donnée décisive?
Le chaos débute en effet quand les pétromonarchies, ayant vu leurs revenus décupler grâce à l’embargo, se mettent à diffuser le salafisme pour se protéger politiquement. Il se développe alors une islamisation du politique qui, à partir de 1979, va faire l’objet d’une rivalité violente entre l’Iran khomeyniste et les pétromonarchies sunnites. On n’en est pas sorti. Mais l’alliance du baril et du Coran n’est plus tenable à moyen terme. Car la demande va baisser. Notamment en raison de l’exploitation des pétrole et gaz de schiste aux États-Unis, mais aussi de l’évolution des transports vers l’énergie électrique. À partir du moment où la rente pétrolière n’est plus la clé, vous avez des entrepreneurs qui sont en droit d’exiger leur participation au système politique, et cela induit une démocratisation. Quand il y a du pétrole, il n’y a pas de démocratie: ce sont les despotes qui le contrôlent, avec quelques prétoriens.

Pour les Européens, quel est l’enjeu principal?
Il s’agit pour eux, comme pour les gens de l’est et du sud de la Méditerranée, de permettre à cette région de trouver une issue à la situation de guerre perpétuelle. Pour nous, cette situation s’est traduite par des allers-retours de djihadistes de 2015 à 2017 et par des flux de réfugiés. La montée des extrêmes droites xénophobes et europhobes en est la conséquence. Elles ont gagné en Italie, elles sapent le pouvoir d’Angela Merkel en Allemagne et elles pourraient réaliser des scores importants aux élections européennes de mai 2019. Comme Européens, que nous soyons dans l’UE ou en Suisse, nous sommes directement concernés par ce qui se passe dans cette région, y compris dans notre politique intérieure.

(24 heures)

Créé: 16.11.2018, 22h58

Gilles Kepel,63 ans. Politologue, professeur à Paris et Lugano

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