En Syrie, avec les combattants kurdes

Moyen-OrientLes États-Unis envisagent de se retirer, laissant leurs alliés kurdes seuls face au risque d’une offensive d’Ankara. Reportage.

Découvrez notre reportage vidéo sur la ligne de front face à Daech.
Vidéo: Filippo Rossi

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Un officier des YPG (Forces de protection populaires kurdes) suit avec appréhension les développements sur la ligne de front. Il reporte les coordonnées que ses soldats lui transmettent par talkie-walkie pour recevoir le soutien de l’aviation américaine. Il fait déjà nuit. L’objectif: un édifice où se cache un tireur d’élite de l’État islamique (EI, Daech en arabe). C’est quand le soleil se couche que les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), le groupe issu de l’union entre les YPG et des milices arabes soutenues par les États-Unis, avancent sur le dernier front tenu par les djihadistes.

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Désormais, l’EI ne contrôle dans cette zone plus qu’une petite langue de terre de quelques kilomètres, emprisonnée entre l’Euphrate et la frontière irakienne. Il reste trois petites villes à conquérir dans le sud du pays, Al-Shaafah, Soussa et Baghouz, pour que la campagne «Jazeera Storm» permette de reprendre le contrôle effectif de la région de Deir ez-Zor.

«Nous prévoyons de reconquérir tous les territoires dans les vingt prochains jours», affirme le commandant d’artillerie Maher sur la ligne de front. Alors qu’il donne des ordres à ses hommes, les tirs de mortiers ciblent les positions des terroristes, entrecoupés par les bombardements aériens.

Au quartier général, établi dans une maison abandonnée à la périphérie de la ville, les officiers suivent le déroulement des opérations. «La majorité des combattants ici sont des Arabes. Les Kurdes sont aux postes de commandement et coordonnent les décisions militaires et politiques. Ils laissent les Arabes combattre leur guerre», glisse un journaliste syrien.

Blessés pleins d’explosifs

Au lever du soleil, Al-Shaafah est presque conquise, mais les incursions terroristes ne permettent pas aux soldats de baisser la garde. La ville est dévastée. Entre les bâtiments en ruines, on découvre des meubles et des habits éparpillés, les cratères des bombes larguées durant la nuit et les restes de véhicules piégés. «Les djihadistes n’ont plus vraiment de stratégie. D’abord, ils envoient une voiture suicide pour créer le chaos avant que leurs hommes munis de vestes explosives se lancent à l’assaut. Et s’il y a des blessés, ils les laissent plein d’explosifs sur le front pour qu’ils se fassent sauter lors de l’arrivée de nos soldats», explique le commandant Maher. «La majorité d’entre eux sont des étrangers qui ne voient pas d’autre choix que de combattre jusqu’à la mort.»

Mais l’avancée des combattants kurdes est obscurcie par la volonté du président américain Donald Trump de retirer ses troupes. Alors que les YPG ont été le fer de lance terrestre de l’opération internationale contre Daech, ils craignent désormais d’être abandonnés à leur sort si la Turquie déclenche une offensive. Les troupes américaines parties, Ankara pourrait saisir cette occasion d’éradiquer des forces qu’elle associe au Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation qu’Ankara combat sur son propre territoire.

C’est un fait: les YPG syriens accueillent dans leurs rangs de nombreux combattants du PKK turc. Sur le front de Al-Shaafah, bien en évidence sur les uniformes des soldats, les drapeaux des YPG côtoient les portraits d’Abdullah Öcalan, leader historique du PKK.

«Traîtres d’Américains»

Dans les rangs kurdes, la frustration face à l’allié américain grandit. «Trump donkey» (ndlr: «Trump est un âne»), lance l’un des soldats dans un anglais hésitant, suscitant l’hilarité de ses compagnons. Aux yeux de Jegar, son commandant, «les Américains sont des traîtres. Ils partent maintenant en nous laissant entre les mains des Turcs.» Une nouvelle fois, les Kurdes ont le sentiment qu’un allié les trahit.

Dans l’immédiat, ces hommes font encore face à quelque trois mille militants de Daech en Syrie. Et à mesure que les djihadistes reculent, des civils s’échappent. Une caravane vient de sortir de la ville de Soussa, après trois jours sans ni boire ni manger. Parmi les habitants, beaucoup de jeunes qui ont lutté aux côtés de l’EI. Certains tentent de s’infiltrer, d’autres essaient de se sauver en compagnie de leur femme et de leurs enfants. Parfois, ces caravanes contiennent une voiture suicide et des hommes armés. «C’est l’idéologie de Daech qui est dangereuse. Si les alliés occidentaux nous laissent maintenant, les militants vont se réorganiser et devenir plus puissants», plaide Marvan Qamishli, premier officier de presse.

Un accord avec Damas

Aux prises simultanément avec les djihadistes et l’armée turque, les forces kurdes pourraient n’avoir pas d’autre solution que de s’entendre avec Damas. «On dit que les seuls amis des Kurdes sont les montagnes, explique un militaire. Nous pouvons trouver un accord avec le régime syrien en lui rendant les territoires conquis en échange d’une autonomie comme celle que connaît le Kurdistan irakien. Et surtout en mettant en place une démocratie en Syrie qui reconnaisse deux langues officielles: le kurde et l’arabe.»

Créé: 11.01.2019, 07h00

Rassurer les alliés des États-Unis

Comme annoncé par Donald Trump, les États-Unis vont retirer leurs soldats de Syrie, mais restent prêts à mener si nécessaire des actions militaires dans ce pays, a déclaré jeudi le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, qui poursuivait au Caire sa tournée proche-orientale visant à rassurer les alliés des États-Unis. Tentant de prendre le contre-pied des critiques, il s’en est violemment pris, sans le nommer, à Barack Obama qui, dans un discours également prononcé au Caire en 2009, avait appelé à un «nouveau départ» avec le monde musulman.

Selon Pompeo, l’ex-président démocrate a en fait «enhardi» le régime iranien et «gravement sous-estimé la ténacité et la brutalité de l’islamisme radical». C’est donc l’administration Obama qui a abandonné ses amis, et «l’Amérique revigorée» de Trump qui leur propose «le vrai «nouveau départ» en étant «une force pour le Bien au Moyen-Orient». «L’Amérique ne se désengagera pas tant que le combat contre la terreur ne sera pas terminé», a-t-il assuré. Agences

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