Le danger pour Téhéran reste «la colère du pays, pas les sanctions américaines»

Nucléaire iranienWashington décide de ne pas revenir aux sanctions contre l'Iran. Le pays est agité par des manifestations. Quel impact pour la Suisse? Le point avec la Chambre de commerce Iran-Suisse.

Sharif Nezam-Mafi Image: Georges Cabrera

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À deux semaines de sa rencontre avec les milieux d’affaires internationaux à Davos, Donald Trump ne prend pas le risque de torpiller l’accord de paix sur le nucléaire iranien de 2015. Le président américain devait maintenir, vendredi dans la soirée, la levée des sanctions qui ont maintenu l’Iran au ban de l’économie mondiale des années durant, à en croire l’agence Reuters.

Retour des sanctions ou pas, la priorité pour Téhéran est ailleurs: depuis un mois, des manifestations de mécontentement secouent 70 villes du pays. Quelles conséquences pour les relations économiques avec la Suisse? Le point avec Sharif Nezam-Mafi, président de la Chambre de commerce Iran-Suisse.

L'Iran revit-il les manifestations de 2009 ou de 2012?

Non, les événements des dernières semaines sont de nature totalement différente. L'essence même des manifestations auxquelles nous assistons est de nature économique, non politique ou idéologique. Aux yeux de la population, les fruits que le pays devait tirer d'un accord de paix sur le nucléaire avec l'Occident – après des années de blocus économique – ne se sont pas concrétisés. Ce ressentiment s'explique avant tout par la gestion déplorable de l'économie, les obstacles mis en place par l'administration Trump n'y jouant qu'un rôle mineur. Ce malaise est profondément inscrit dans le pays. Les huit dixièmes de l'activité sont aux mains des sociétés proches des factions au pouvoir, qui vivent de rentes de monopoles, de subventions, et ne créent pas d'emploi. Résultat, la population s'est appauvrie d'environ 15% au cours des dix dernières années.

Comment peut réagir le régime?

Le gouvernement actuel est très différent de celui de Mahmoud Ahmadinejad, aux commandes lors des manifestations de 2009. Les autorités actuelles ont conscience qu'étouffer le mouvement par la force leur attirerait les foudres de l'Europe – mais aussi de la Suisse – qui se sont jusque-là départies des excès anti-iraniens de l'administration Trump. Cela explique pourquoi, en dépit de manifestations touchant 70 villes, la répression a fait encore relativement peu de victimes.

«N’oubliez pas que, en 1979, c'est également la situation économique qui a déclenché la Révolution»

La situation peut-elle se dégrader?

Je constate qu'aujourd'hui tous les signaux d'une tempête sévère sont réunis: la férocité des ennemis du pays – Israël, l’Arabie saoudite, les États-Unis – et une économie très mal gérée en interne… sans même compter une sécheresse d'une ampleur inconnue depuis quatorze ans, qui frappe durement le monde agricole. En 2018 le pays devra importer des quantités records de blé. Le problème va se répéter, la prochaine fois ce sera le prix du lait qui va mettre le feu aux poudres, permettant facilement au mouvement de se politiser et échapper à tout contrôle. Problème, ces dernières années ont montré que les autorités ne comprenaient pas le sens de la colère populaire. N’oubliez pas que, en 1979, c'est également la situation économique qui a déclenché la Révolution.

L'accord de paix avec l'Occident, qui devait permettre au pays de revenir dans la communauté économique internationale n'a donc pas porté ses fruits?

Les autorités ont été bien trop optimistes lors de la signature de l'accord sur le nucléaire. Elles réalisent aujourd'hui que le pays reste dans l'incapacité d'accueillir les investissements étrangers, ses principaux acteurs économiques ne voulant pas d'une telle ouverture. Exemple avec l'industrie automobile, toujours aux mains de l'État même si elle a noué des «joint-ventures» avec les grands constructeurs étrangers. Un million de véhicules sortent chaque année de chaînes du pays, mais l'Iran n'en assure que le montage final, sans aucune innovation. Ouvrons les yeux: hormis du pétrole, des pistaches, du safran et des tapis, le pays n'exporte pour ainsi dire rien. Et ce n'est pas avec des pistaches que vous pouvez faire vivre 80 millions d'habitants et vous lancez dans la concurrence économique internationale.

Justement, il y a du pétrole. L'Iran produit à tour de bras et les cours mondiaux remontent…

Aujourd'hui tout le pays tient grâce au pétrole. Bien sûr que l'argent du brut permet de tout subventionner et d'acheter une certaine paix sociale. Mais l'Iran n'est pas un petit émirat comme Dubaï ou le Koweït. Aujourd'hui presque un jeune sur quatre est sans emploi, l'inflation se maintient au-dessus de 10% par an. Quant à la monnaie locale, dont le pouvoir d'achat s'était effondré lors des années de l'embargo, elle a encore perdu 15% de sa valeur face au dollar en quelques mois. Un pays de 80 millions d'habitants a besoin d'une véritable base industrielle pour créer des emplois, sinon il connaîtra le même sort que l’Égypte.

«Je n'ai pour l'instant pas vu de retraits importants de sociétés suisses»

Si Washington ne remet pas en place les sanctions, comme cela semble le cas, la situation économique ne va-t-elle pas s'améliorer?

Pour être franc, même l'administration Obama n'aura jamais totalement annulé les sanctions à l'encontre du pays, en levant certaines, en laissant en place d'autres. Mais cela avait suffi à faire s'évanouir, aux yeux des entreprises occidentales la perception du danger encouru en traitant avec l'Iran. De toute façon, même si Washington avait réinstauré les mesures mettant l'Iran au ban de l'économie mondiale, cela n'aurait pas signifié la mort de l'accord sur le nucléaire. N'oubliez pas que six pays en sont signataires! Quel que soit le battage médiatique qui les entoure, ces sanctions ne sont en réalité par le principal problème pour Téhéran, qui a toujours su résister à ces pressions américaines depuis quarante ans. Et puis, ces mesures n'ont qu'un temps - celui du mandat de Donald Trump: tout le monde en Iran admet que, sur le front des relations économiques avec l'étranger, nous allons affronter encore trois années difficiles. La vraie menace reste la colère populaire née de la mauvaise gestion de l'économie. Dans tous les cas, ces événements n'empêcheront pas l'Iran de devenir un marché d'avenir.

Ceci ne va-t-il pas totalement geler les projets d'investissements en Iran, notamment de la part des multinationales helvétiques?

À ma grande surprise, je n'ai pour l'instant pas vu de retraits importants. Nestlé a annoncé une nouvelle co-entreprise dans le pays ainsi que l'agrandissement d'une usine, Novartis annonce son grand retour… Le problème n'est pas les multinationales qui ont les moyens d'attendre. Mais les PME qui hésitent toujours franchir le pas, ou à mettre de l'argent dans une implantation locale. À cause de la crainte de nouvelles sanctions américaines mais, surtout, à cause de l'environnement complexe et flou dans lequel elles débarquent. Ceci sans compter qu'en matière de transferts financiers entre le pays et l'étranger - toujours très compliqués car surveillés de près par les États-Unis - je n'attends aucune amélioration sous l'ère Trump. Ce qui signifie, soit dit en passant, un report de tous les projets des banques suisses en Iran.

Quid de la perception de la Suisse par Téhéran?

La position de Berne a toujours été constante: l'engagement de la Suisse reste intact tant que l'Iran remplit ses engagements. Aujourd'hui la diplomatie helvétique représente les intérêts de l’Arabie saoudite en Iran [ndlr: les relations entre les deux pays sont rompues depuis deux ans] ce qui lui permet d'avoir des discussions régulières avec les autorités.

Créé: 12.01.2018, 20h03

Téhéran-Genève, la ligne fantôme

Et cette ligne aérienne directe fantôme Téhéran-Genève… sera-t-elle un exhumée? Aucun progrès sur ce front,selon le président de la Chambre de commerce Suisse-Iran.

Ce dernier met en avant les problèmes de transferts bancaires internationaux, Iran Air ne pouvant payer son kérosène à Genève. À ceci s'ajoute un problème de disponibilité d'appareils: en dépit de commandes records, Iran Air ne dispose pas encore d'assez d'Airbus pour desservir une destination comme Genève. Pour l'instant Francfort reste utilisé comme «hub» européen. Et ce n'est pas une question de manque de passagers! Lufthansa remplit un Boeing 747 par jour vers Francfort, un appareil d'une taille inhabituelle sur ce type de liaison.

P.-A.SA.

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