«Les Iraniens n’en peuvent plus de cette élite de plus en plus riche»

MondePromise par le président Rohani, l’embellie économique ne profite pas à l’homme de la rue. Trop c’est trop!

La vague de contestation populaire et spontanée qui secoue l’Iran a déjà causé une vingtaine de morts. La situation économique difficile nourrit la colère de manifestants peu structurés et sans véritable leader. Cependant la crise se révèle grave pour le régime des mollahs qui semble pris au dépourvu.

La vague de contestation populaire et spontanée qui secoue l’Iran a déjà causé une vingtaine de morts. La situation économique difficile nourrit la colère de manifestants peu structurés et sans véritable leader. Cependant la crise se révèle grave pour le régime des mollahs qui semble pris au dépourvu. Image: AP

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«Mort à l’Amérique! Mort à Israël! Nous offrons à notre guide le sang qui coule dans nos veines!» Des dizaines de milliers de personnes ont défilé ce mercredi dans plusieurs villes d’Iran pour condamner les «troubles» qui agitent le pays depuis jeudi dernier. Ceux-ci ont déjà fait 21 morts et conduit à des centaines d’arrestations. Parfois violents, des manifestants dénoncent aux quatre coins de la République islamique l’austérité imposée à la population, tandis que s’enrichit une élite proche du pouvoir. De quoi déstabiliser le président «modéré» Hassan Rohani, qui n’a pas pu tenir ses promesses, entravé par le guide suprême Ali Khamenei et menacé par les milieux ultraconservateurs, décrypte Mohammad-Reza Djalili, professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement. Le mouvement de contestation peut-il durer? Analyse.

– Les manifestants traduisent-ils vraiment le ras-le-bol de la population iranienne? Ou est-ce le fait d’une minorité?
– C’est le résultat de frustrations accumulées. En dix ans, les Iraniens ont vu baisser de 15% leur pouvoir d’achat. C’est beaucoup. Il y a bien eu une embellie économique depuis la signature en 2015 de l’accord nucléaire (ndlr: et donc la levée des sanctions internationales), mais cela ne s’est pas répercuté dans la vie quotidienne de la plupart des gens. Les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres. C’est criant, vu le luxe dont s’entourent ceux qui réussissent dans les affaires et qui sont généralement proches du pouvoir. Pendant ce temps, selon les chiffres officiels, 12,5% de la population active est au chômage, mais la réalité est probablement plutôt du côté de 20%. Les promesses du président Rohani n’ont pas été tenues. Alors quand des protestataires sont descendus dans la rue à Mashhad, des Iraniens ont trouvé le courage de sortir manifester aux quatre coins du pays. Contrairement au mouvement de contestation de 2009, cette fois-ci ce n’est pas un phénomène concentré dans les grandes villes.

– L’ayatollah Ali Khamenei y voit le fait de puissances étrangères. Y a-t-il une part de vérité?
– Les théories du complot ont toujours un certain succès au Moyen-Orient. Il ne fait aucun doute que Donald Trump, Benjamin Netanyahou et la monarchie saoudienne tentent d’attiser le feu dans l’espoir de voir s’amplifier la contestation en Iran. Mais les raisons de cette contestation sont d’abord économiques et internes. Il est vrai qu’on a entendu des slogans contre la politique étrangère du régime, qui soutient le Hamas dans la bande de Gaza, le Hezbollah chiite au Liban ou encore le président Bachar el-Assad en Syrie. Mais c’est, là aussi, lié au coût exorbitant de ces opérations. L’Iran n’a pas les moyens dont dispose l’Arabie saoudite ou même les Émirats arabes unis. La politique de puissance régionale de Téhéran est tellement impopulaire que le régime a été obligé de recruter des Afghans, des Pakistanais et des Irakiens pour aller combattre en Syrie!

– Ces manifestations ébranlent un président «modéré». Est-il en danger? Va-t-il plutôt sortir renforcé de cette crise?
– Rohani n’a pas beaucoup de marge de manœuvre. Ses électeurs lui avaient offert une belle victoire avec 57% des voix, mais ils espéraient de grandes réformes. Aujourd’hui, ils sont désenchantés. Ils ont vu ce président dit «modéré» obligé de composer avec des ministres conservateurs. L’ayatollah Khamenei lui a constamment mis des bâtons dans les roues. Pas moyen, par exemple, de confier un ministère à une femme ou à un sunnite (minorité qui représente près de 10% de la population). Là encore, des promesses non tenues. Mais si la contestation dure ou s’amplifie, ce président ne pourra plus empêcher l’intervention des «pasdaran» (ndlr: Gardiens de la révolution) et des «bassidji» (miliciens volontaires), qui répondent directement aux ordres du guide suprême. Les ultraconservateurs n’attendent qu’une excuse pour faire trébucher Rohani.

– On a vu brûler des effigies du guide suprême! Pourtant, la répression paraît moins extrême qu’en 2009. Comment l’expliquer?
– Il y a tout de même eu une vingtaine de morts et des centaines de personnes arrêtées! Mais vous avez raison, il est assez nouveau de voir les manifestants s’en prendre ouvertement au guide. On a entendu des slogans comme: «Le peuple est réduit à la mendicité alors que Monsieur se prend pour le bon Dieu!» Cela dit, la répression de 2009 a laissé des traces. Le régime veut éviter de donner à nouveau l’impression qu’il a peur. Par ailleurs, les Gardiens de la révolution font eux-mêmes partie du problème, puisqu’ils gèrent 20% de l’économie iranienne… et affichent leurs privilèges. Or, pendant ce temps, il a été question d’augmenter de 50% le prix de l’essence!

– Est-il possible que le régime laisse manifester pour pouvoir mieux identifier les contestataires?
– On ne peut pas écarter cette hypothèse. C’est bien pour ça que beaucoup de manifestants portent des masques! Les contestataires sont critiqués par les politiciens réformateurs, qui soutiennent Rohani.

– Le mouvement peut-il durer sans structure?
– C’est une faiblesse, évidemment. Le mouvement est spontané. Il n’y a ni mot d’ordre ni personnalité capable d’assumer un leadership. Il va être difficile de maintenir la contestation dans la durée. Cela dit, c’est tout de même une crise grave pour le régime, qui tenait un discours triomphaliste après l’accord nucléaire ou la victoire en Syrie des forces soutenant Bachar el-Assad.


Les Moudjahidin du peuple, bête noire du régime

À peine les troubles ont-ils éclaté dans le pays que le régime iranien s’est mis à dénoncer une action de déstabilisation menée par les Moudjahidin du peuple. Le président Rohani n’a pas prononcé leur nom mais il a demandé à la France de mettre un terme aux activités du «groupe terroriste» iranien qu’elle héberge sur son territoire. Désormais regroupés au sein du Conseil national de la résistance iranienne (CRNI) dirigé par Maryam Radjavi, les Moudjahidin du peuple ont quitté l’Iran après le renversement du Chah en 1979. Ils ont longtemps pâti d’une mauvaise réputation qui leur a valu d’être effectivement classés parmi les mouvements terroristes par les États-Unis mais aussi par plusieurs pays européens. Mais c’est du passé. Aujourd’hui, le CNRI est écouté et même soutenu par des leaders politiques qui n’hésitent plus à s’afficher aux côtés de Maryam Radjavi. Ce qui explique que le régime de Téhéran accuse ses «ennemis de l’étranger» d’être également derrière les troubles qui agitent le pays. Mais les Moudjahidin sont-ils devenus puissants au point de pouvoir réellement constituer une menace? La plupart des experts tendent à minimiser leur poids en insistant sur le fait qu’ils représentent une opposition de l’extérieur qui n’a pas de réelle assise à l’intérieur du pays. «Si nous ne représentons rien, pourquoi le régime déploie-t-il autant d’énergie à nous combattre?» objecte Behzad Naziri, membre de la Commission des affaires étrangères du CNRI. Le mouvement a rassemblé près de 100'000 personnes lors de son dernier rassemblement à Villepinte (Paris). Et il revendique un ancrage fort en Iran. «Il y a toutes les familles de nos martyrs. Cela constitue un réseau qui s’étend à toutes les villes», affirme Behzad Naziri. Pour le représentant du CNRI, les événements qui surviennent étaient prévisibles. Le chômage et la hausse du coût de la vie auraient été les éléments déclencheurs. «On n’a pas voulu nous écouter lorsqu’il y a eu la signature de l’accord sur le nucléaire mais nous avions prévenu que l’Iran était un géant au pied d’argile. Cette fois, ce n’est pas le clan réformateur qui s’oppose au clan conservateur. Ce sont les gens qui ne veulent plus de ce régime du tout», explique-t-il.

Alain Jourdan (24 heures)

Créé: 03.01.2018, 22h14

Mohammad-Reza Djalili, professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement.

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