Les Kurdes, premières victimes de l’après-Daech

SyriePris en étau dans le conflit qui oppose les États-Unis et la Russie sur sol syrien, les Kurdes, fer de lance de la lutte antidjihadistes, trinquent.

Image: Keystone

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Résistance. Tel est le mot d’ordre du peuple kurde face à l’offensive menée par l’armée turque et leurs alliés arabes dans la région d’Afrin en Syrie, bastion des Unités de protection du peuple (YPG). Cette milice kurde, considérée comme terroriste par Ankara, mais précieuse alliée de Washington, est le fer de lance de la lutte contre le groupe État islamique en Syrie.

Officiellement, l’incursion des forces d’Erdogan, très cyniquement baptisée «Rameau d’olivier», vise à établir une zone tampon de trente kilomètres dans cette région frontalière de la Turquie. Mais cette opération, lancée il y a une semaine, relance avant tout le grand jeu des alliances dans le bourbier syrien. Éclairage avec Jordi Tejel, professeur à l’Institut d’histoire de l’Université de Neuchâtel et spécialiste de la question kurde.

Les Kurdes sont-ils victimes de l’après-«califat»?

Il semble que les Kurdes fassent les frais d’une sorte de guerre par procuration entre la Russie et les États-Unis, dans laquelle la Turquie et le régime syrien ont aussi des intérêts. Cette opération turque n’aurait pas été possible sans le feu vert de Moscou. La question du groupe État islamique étant passée au second plan, l’heure est à la redistribution des cartes. Les Kurdes, eux, se retrouvent au milieu de l’échiquier.

Ont-ils été vendus aux Turcs par les Russes?

Oui, c’est clair. Avant l’opération, la Russie avait – par l’intermédiaire de Damas – demandé aux Kurdes du canton d’Afrin de permettre au régime syrien de reprendre le pouvoir dans la région. Moscou avait averti qu’en cas de réponse négative, elle n’empêcherait pas l’intervention turque. Les Kurdes ont refusé. La Russie s’est donc retirée de ses positions dans la zone pour laisser le champ libre à Ankara. L’opération était très bien préparée.

La Turquie a-t-elle les capacités de s’emparer de la région d’Afrin?

L’armée turque et ses alliés peuvent détruire des bases et créer un corridor. Reste à voir si la Turquie à l’envie et les forces pour s’imposer dans tout le canton. Les avancées de l’armée turque sont très relatives pour l’instant et la résistance kurde est forte. Les Américains sont-ils en train de lâcher les Kurdes?

Les États-Unis ont perdu une bataille, la confrontation avec la Turquie pour défendre les Kurdes qu’ils soutiennent militairement était impensable. Washington et Ankara ont trop d’intérêts en commun, même si leurs relations sont compliquées en ce moment. Ce sont aussi des alliés stratégiques, tous deux membres de l’OTAN, ce qui leur interdit de s’attaquer mutuellement. Il est évident que la Turquie a joué cette carte-là. Les États-Unis se retrouvent de facto marginalisés, ce qui renforce l’emprise de Moscou dans la région et la ligne de partage marquée par l’Euphrate, avec, à l’ouest, la Turquie, la Russie et le régime syrien et, à l’est, les États-Unis et les forces kurdes.

Quel est l’objectif d’Erdogan?

Ce n’est pas de contrôler d’immenses zones en territoire syrien mais plutôt de s’assurer un corridor qui l’intéresse. Il ne faut pas oublier que cette offensive fait suite aux déclarations maladroites de Washington, qui a annoncé l’envoi de plus d’armes aux Kurdes et la formation d’une armée de 30 000 hommes à la frontière, alors qu’il ne s’agissait que d’une réorganisation des forces existantes. Les États-Unis vont essayer de calmer le jeu et de rassurer la Turquie, qui n’aura pas forcément besoin d’aller jusqu’à Minbej, où sont basés les Américains.

Le timing de cette offensive peut aussi s’expliquer par le calendrier électoral de Recep Erdogan. Il pourrait être tenté d’avancer l’échéance de la présidentielle prévue en 2019. Une victoire sur ce front lui permettrait d’apparaître en sauveur de la nation. Mais cette offensive pourrait aussi se révéler être un piège pour la Turquie. Ankara voulait intervenir depuis longtemps dans la région, et la Russie, qui voulait affaiblir les États-Unis, l’a en quelque sorte invitée à le faire. Si, sur le court terme, la Turquie peut apparaître victorieuse, ça risque d’être plus difficile sur le long terme, surtout si elle n’obtient pas rapidement des résultats militaires. Une guerre coûte cher, les tensions internes avec les Kurdes en Turquie vont se renforcer et les relations avec Washington vont se dégrader. Le piège pourrait donc se refermer sur Ankara, ce qui ne déplairait pas aux Russes.

Cette offensive va-t-elle nuire à la lutte contre Daech?

Oui, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dont les Unités de protection du peuple kurde (YPG) constituent l’épine dorsale, ont déjà annoncé qu’une partie des hommes qui ont combattu le groupe État islamique dans la région de Raqqa allaient se redéployer dans le nord. Des zones reprises aux djihadistes vont de ce fait être moins bien sécurisées et risquent d’être regagnées par Daech.

Quelles sont les grandes lignes du projet politique des Kurdes en Syrie?

Les régions kurdes de Syrie sont sous le contrôle du Parti de l’Union démocratique (PYD), qui ne cherche pas à donner naissance à de nouveaux États mais à une démocratie par le bas. Leur programme politique est d’inspiration anarchiste. Ils ont créé des conseils au niveau des quartiers, des villages et des villes. L’idée étant que l’initiative part de la base puis remonte au niveau régional et fédéral pour que le peuple décide, les cantons devant être réunis dans ce qu’ils appellent le Rojava, le Kurdistan syrien. Ce type de structure ne remet pas en cause l’État syrien ni ses frontières. Par ailleurs, ce projet s’inscrit aussi dans la transversalité en ne faisant aucune différence entre Kurde ou Arabe, chrétien ou musulman. En théorie, tout le monde peut y participer. La réalité est plus complexe, car le projet du PYD est profondément partisan. Ceux qui ne sont pas d’accord avec eux sont marginalisés.

L’idée d’un grand Kurdistan est-elle dépassée?

Le grand Kurdistan reste un mythe politique mais pas un objectif. Ce concept permet à chaque Kurde, qu’il soit en Irak, en Iran, en Turquie, en Syrie ou ailleurs dans le monde de se sentir membre d’une grande nation, avec une histoire et une culture communes. Mais force est de constater que jusqu’à maintenant, chaque fois qu’il y a une crise, on leur fait bien comprendre qu’ils ne sont pas pris en considération comme un acteur important au Moyen-Orient.

(24 heures)

Créé: 26.01.2018, 18h42

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