Une Palmyre virtuelle pour oublier l’État islamique

ExpositionL’Institut du monde arabe de Paris fait revivre en 3D les cités antiques syriennes détruites par les islamistes. Grâce aux archives de l’Institut d’archéologie de l’UNIL.

Le temple de Baalshamîn immortalisé par Paul Collart.

Le temple de Baalshamîn immortalisé par Paul Collart. Image: PAUL COLLART

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1954. Paul Collart, professeur à l’Université de Lausanne, arrive avec son équipe à Palmyre. Une superbe colonnade, deux temples et des monuments funéraires se dressent sur un désert d’une beauté éblouissante. Le site archéologique est bien «le plus somptueux qui ait été dégagé par les fouilleurs avec Pompéi», écrira plus tard l’historien Paul Veyne. Collart pose son trépied et son appareil photo devant le temple de Baalshamîn, sort ses outils. Les fouilles démarrent.

À 50 ans, le Genevois Collart est déjà un fouilleur confirmé. À Athènes, en Macédoine, au Liban, il fréquente la fine fleur de l’archéologie européenne. L’Unesco lui demande de dresser l’inventaire des biens culturels de la Syrie et du Liban? Banco! À Palmyre, Collart démonte les murs byzantins de Baalshamîn et reconstitue le petit temple du Ier siècle de notre ère, dédié par les tribus araméennes à la divinité Baalshamîn, «maître des cieux». Et voilà ressuscitée un peu la Palmyre antique: une cité caravanière, plaque tournante d’échanges entre la Chine, l’Inde, la Perse et Rome.

Ses clichés font l’unanimité: 4000 photos en noir et blanc, soigneusement rassemblées par son épouse, Madeleine, dans des albums originaux en papier cartonné gris-bleu. Son ami Luc Boissonnas ajoute au fonds ses photos couleur, prouesse pour l’époque. Quand Collart quitte le désert syrien deux ans plus tard, le temple de Baalshamîn, mesuré, décrassé, pomponné, a retrouvé sa jeunesse antique. Et Paul Collart peut léguer, avant sa mort en 1981, ses archives à l’Université de Lausanne. Fin de l’histoire? Début d’un long sommeil dans les armoires de l’Institut d’archéologie et des sciences de l’Antiquité de l’UNIL? Non.

Le temple dynamité

Mai 2015. L’État islamique reprend la cité de Palmyre aux troupes gouvernementales syriennes. Les djihadistes commencent par décapiter Khaled al-Assaad, l’ancien directeur des Antiquités de Palmyre, qui refusait de collaborer. Puis dynamitent les temples de Bêl et de Baalshamîn. «Devant ces destructions, j’ai compris qu’on ne pouvait pas laisser dormir les documents Collart plus longtemps», confie Patrick Michel, chargé de recherche à l’Institut d’archéologie, qui a connu, enfant, la guerre au Liban. La numérisation du fonds est lancée.

Le temple de Baalshamîn après sa destruction par Daech

Objectif? Fournir un instrument de recherche aux scientifiques et au grand public. Et surtout aider à restituer le temple de Baalshamîn tel qu’il fut pendant deux millénaires. En 2016, quelques jours à peine après la reprise du territoire syrien par les troupes gouvernementales, Yves Ubelmann, patron de la start-up française Iconem, déboule sur le site antique. Ses drones photographient les ruines sous tous les angles. «Il fallait faire vite, anticiper les vols et les nettoyages brutaux du site», témoigne Ubelmann. Se méfier aussi des mines laissées par Daech.

«Il fallait faire vite, anticiper les vols et les nettoyages brutaux du site»

Le puzzle de Baalshamîn peut enfin être reconstitué, au moins virtuellement. L’«avant», grâce au Fonds Paul Collart. L’«après», grâce aux travaux photogrammétriques d’Iconem. Ce mariage étonnant, entre l’archéologie antique et la technologie futuriste, accouche d’une émouvante exposition, à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris.

Voyage virtuel

Sur des écrans géants, le visiteur survole Palmyre, mais aussi Alep et sa fabuleuse citadelle, Mossoul, ses mosquées et ses églises détruites, martyrisées, enfin Leptis Magna en Libye. Sur les ruines actuelles se superposent, en filigrane, les monuments d’hier.

Plus loin dans l’exposition de l’IMA, un casque de réalité virtuelle nous transporte à Palmyre, au cœur du désert, puis à l’intérieur du temple de Baalshamîn. Et l’on goûtera, pour un court instant d’illusion, son harmonie légendaire, son arbre poussé sur la pierre millénaire.

Se basant sur les archives de Paul Collart, une start-up a pu reconstituer virtuellement ce qu’était Palmyre avant que l’État islamique ne la saccage.

Palmyre – merci Paul Collart – est particulièrement bien reconstituée. «Grâce à ces archives numérisées, nous avons pu reconstruire virtuellement l’édifice pierre par pierre», se félicite Yves Ubelmann, d’Iconem.

Après l’Institut du monde arabe, Patrick Michel et l’UNIL cherchent un musée en Suisse pour y exposer l’œuvre de Collart numérisée. «Ce serait aussi l’occasion de présenter les archives ainsi que des pièces originales de l’aventure de Paul Collart à Palmyre.»


«Cités millénaires. Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul»
Institut du monde arabe de Paris, jusqu’au 10 février 2019
(24 heures)

Créé: 17.10.2018, 06h42

Paul Collart.

Faut-il rebâtir ou creuser sous les ruines?

Faut-il rebâtir, en dur, les temples de Bêl et de Baalshamîn? À Damas, la Direction générale des antiquités affirme pouvoir reconstruire le sanctuaire dans les cinq ans. «Impossible, réagit Michel al-Maqdissi, ancien directeur des fouilles et études archéologiques de Syrie, exilé en France depuis 2011. Les deux temples, Baalshamîn et Bêl, ont été dynamités, il n’en reste rien ou presque. Reconstruire coûterait un prix fou et des décennies de travail. Et tous les spécialistes de l’architecture classique ont quitté le pays.»

La priorité est ailleurs, estime l’archéologue: rétablir les infrastructures du pays. Palmyre vit aujourd’hui sans eau ni électricité, une bonne partie de ses habitants ont fui les combats. «Ce n’est pas à nous de décider s’il faut reconstruire, mais à la population locale», estime Patrick Michel, de l’UNIL. Pour bien faire, il faudrait retailler les blocs de pierre, une option très coûteuse. Ou alors, créer un pastiche en béton. «Abominable!» tonne l’archéologue.

«Les destructions font partie du site, Romains et Byzantins ont aussi détruit, note M. Michel. De notre côté, avec le projet Collart de l’UNIL, nous apportons une vision générale de ces mille ans d’occupation du site: araméenne, puis byzantine, enfin arabe aux premiers temps de l’islam. Sans faire de choix.»

Mieux vaudrait «profiter» des destructions pour poursuivre les fouilles. «On pourrait ainsi étudier la période d’habitation précédant le temple, qui remonte au IIe voire au IIIe millénaire av. J.-C.», note Michel al-Maqdissi, aujourd’hui chercheur au Louvre. Et entrevoir ainsi la «Tadmor du désert» dont parle l’auteur biblique de «Livre des Chroniques».

En attendant, Patrick Maxime Michel souhaite sensibiliser la jeunesse arabe à ce patrimoine détruit. En partenariat avec le Future Heritage Lab du prestigieux MIT de Boston, l’UNIL va créer une vidéo 3D et un petit livret présentant Baalshamîn. Ils seront distribués aux jeunes Syriens réfugiés dans les camps de Jordanie.

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