«Privé de territoire, Daech sera affaibli. Pas anéanti»

SyrieLes dernières poches tenues par les djihadistes en Syrie sont en train de tomber. Mais la menace persiste, selon Nicolas Hénin, ancien journaliste et otage de l’EI pendant dix mois.

Cette capture d’une vidéo publiée mi-janvier par des supporters de l’EI est censée montrer un djihadiste tirant sur les Forces démocratiques syriennes.

Cette capture d’une vidéo publiée mi-janvier par des supporters de l’EI est censée montrer un djihadiste tirant sur les Forces démocratiques syriennes. Image: AP.

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C’est une bataille qui est en passe d’être remportée, pas la guerre. À son apogée, le groupe État islamique (EI) détenait une superficie comparable à celle de la Grande-Bretagne, avec une population de plusieurs millions d’habitants. Aujourd’hui, les djihadistes contrôlent moins de 1% de leur «califat» en Syrie. Acculés dans un ultime réduit de 4 km2, ils sont la cible des Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance arabo-kurde soutenue par la coalition internationale, emmenée par Washington, qui ont lancé samedi soir leur offensive «finale». Leur défaite ne serait qu’une question de jours, selon Donald Trump. La destruction de leur sanctuaire marquera-t-elle la disparition du groupe d’insurgés sunnites? Analyse de Nicolas Hénin, consultant, auteur de «Comprendre le terrorisme» (Éd. Fayard), ancien journaliste et otage de Daech de juin 2013 à avril 2014 avec trois confrères.

Si Daech perd son «califat», la menace sera-t-elle écartée?

Non. Privé de territoire, Daech sera affaibli, pas anéanti. Les poches encore tenues par le groupe État islamique en Syrie sont certes minuscules, mais dans les régions perdues, on constate une forte recrudescence de l’insurrection. La gouvernance des groupes qui ont reconquis ces territoires n’est pas satisfaisante, et dans les zones qui s’étaient laissées gagner par le mouvement djihadiste ou qui ont été occupées par l’EI, il y a une énorme frustration. C’est donc un terreau favorable pour des complicités ou pour que des cellules dormantes ou des insurgés mènent des actions.

La question du retour des djihadistes français détenus en Syrie fait débat. Vous avez fortement réagi à la proposition du député LR Pierre-Henri Dumont, qui appelle à des assassinats ciblés...

D’abord un constat: la solution qui consiste à les mettre en prison n’est pas réjouissante. On a déjà de nombreux radicalisés en détention et c’est un casse-tête. Mais nous n’avons pas d’autre choix que de les faire revenir et de les traiter judiciairement. Ce n’est pas en abaissant nos standards moraux au niveau de ceux de l’ennemi que nous pouvons espérer gagner cette guerre. Tuer un ennemi armé sur le champ de bataille, c’est une chose. Abattre des prisonniers relèverait du crime de guerre. Un Guantánamo? On a vu le désastre qu’engendrait ce genre de centre de détention non judiciarisé. C’est une boîte de Pandore: facile à ouvrir, impossible à refermer. Quant à les laisser sur place, ce n’est plus envisageable. Avec le retrait des Américains, les Kurdes ont mis en garde sur le fait qu’ils n’étaient plus responsables de rien, ce qui a précipité la décision des autorités françaises de les rapatrier. Les livrer à Bachar? Il les utiliserait comme monnaie d’échange pour nous faire chanter ou nuire aux intérêts de la France.

En tant qu’ex-otage de Daech, comment vivez-vous le procès de Mehdi Nemmouche, que vous avez formellement reconnu comme étant votre tortionnaire et geôlier en Syrie?

Ça a été un grand soulagement pour moi. Pour la première fois, j’ai eu le sentiment que justice était faite. Par ailleurs, j’ai entendu dire qu’il pourrait y avoir un procès cet été aux États-Unis de deux des «Beatles», les cerveaux de notre prise d’otage et bourreaux actuellement détenus par les Kurdes. C’est aussi une perspective qui me réjouit. Il faut donner aux terroristes une justice impeccable où tous les droits de la défense sont respectés, de manière à ce qu’ils ne puissent pas inverser les rôles. Un terroriste va toujours chercher à faire croire que c’est lui la victime. Les discours victimaires sont l’une des bases de la radicalisation.

Revenons au conflit en Syrie. Comment se situent les FDS?

Les Forces démocratiques syriennes sont dans une position inconfortable. En parallèle de la révolution syrienne, les Kurdes ont amorcé leur propre révolution, inspirée par la doctrine du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), c’est-à-dire basée sur un fond idéologique marxiste-léniniste et le nationalisme kurde. Ils ont mené leur propre bataille pour gagner une région avec une large autonomie. Mais ils sont minoritaires et doivent se trouver des alliés. Or, l’animosité qui règne entre eux et Ankara, qui soutient les rebelles syriens, les pousse du côté du régime de Damas, même s’ils n’ont pas une grande sympathie pour Bachar el-Assad. Et le retrait américain ne fait que contribuer à fragiliser ce paysage.

L’arrivée des forces kurdes est-elle bien perçue?

Les Arabes sunnites des régions envahies par l’EI – même s’ils ne partageaient pas leur idéologie – ont tendance à considérer l’arrivée des FDS comme une nouvelle occupation: «On était occupé par Daech, désormais on est occupé par les Kurdes.» Ces populations pourraient tolérer la présence de cellules djihadistes dans ces zones pour organiser des attaques contre les FDS.

Les djihadistes ont-ils encore la capacité de mener une attaque de grande ampleur?

Leur capacité à concevoir des attaques de grande ampleur a été affectée, mais pas détruite. Les attentats se classent en deux types: les attaques de commando impliquant une logistique lourde et donc le confort d’un territoire, et les attentats dits d’initiative, opérés par des individus ayant une connexion à l’organisation parfois très sommaire ou ayant juste été exposés à sa propagande. Or, on n’a que partiellement réduit l’attractivité du groupe, qui continue à motiver des attaques terroristes individuelles.

Par ailleurs, on redoute le déplacement de combattants depuis les zones de conflits pour se redéployer ailleurs. Certains vont chercher à venir en Occident. Le fait d’avoir détruit leur idéal, leur projet de «califat», va faire redoubler leur envie de vengeance. Il ne faut pas oublier qu’un attentat majeur a été déjoué cet automne à Rotterdam. C’est la première attaque complexe, «de commando», qui a été conçue et heureusement déjouée, depuis la destruction du «califat». Il ne faut donc pas crier victoire trop vite.

Créé: 10.02.2019, 17h42

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