Sabri, Aïcha et les autres petits oubliés suisses des camps syriens

Pour la première fois, nous avons rencontré des enfants d’un djihadiste suisse dans le camp d’internement d’Al-Hol. Traumatisés, le fils et la fille du Vaudois Damien G. sont face à un avenir incertain.

Sabri, en bleu avec le T-shirt Tigrou, et la petite Aïcha sont les enfants du djihadiste Vaudois Damien G.. Nous les avons rencontrés avec leur mère Yusra M. et leur demi-frère Nadim, à droite.

Sabri, en bleu avec le T-shirt Tigrou, et la petite Aïcha sont les enfants du djihadiste Vaudois Damien G.. Nous les avons rencontrés avec leur mère Yusra M. et leur demi-frère Nadim, à droite. Image: DR

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Le garçon de 3 ans clopine à travers le camp d’internement: chauffé par le soleil comme dans un four, le gravier pointu brûle ses petits pieds nus. Chaque pas semble un supplice pour Sabri*. Alors il s’accroche dès qu’il le peut à la main de sa mère. De son autre bras, celle-ci porte Aïcha*, la petite sœur, presque 2 ans, et reproche à son fils d’avoir oublié ses chaussures dans la tente où loge la petite troupe. Les enfants sont sales. Sabri a de la morve au nez, qui sèche bien vite dans la poussière de l’immense camp d’Al-Hol.

Sabri et Aïcha sont deux des sept enfants de djihadistes suisses coincés en Syrie. Six se trouvent actuellement sur le site d’Al-Hol, où s’entassent 70 000 personnes depuis le début de l’année, sous contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS), essentiellement composées de Kurdes. C’est également les FDS qui détiennent le père des deux petits: Damien G., un Vaudois qui a grandi dans la petite ville d’Orbe, parti en Syrie en 2013, après s’être converti, puis radicalisé, en Suisse romande.

Le camp de al-Hol compte plus de 70000 personnes. 90% sont des femmes et des enfants.
Photo AFP

Leur mère, la Belge Yusra M., est originaire de Bruxelles, où elle jonglait entre des études de comptabilité et la garde de son plus grand fils, Nadim*, né en 2010 d’une relation sans lendemain. Yusra aimait le cinéma, la musique, elle a eu les cheveux teints en rouge… Mais en 2012, elle se radicalise. Et décide, en juillet 2014, peu après la proclamation du califat par le groupe État islamique (EI), de partir en Syrie.

À Raqqa, la capitale de l’EI, elle est d’abord mariée – plus ou moins sous la contrainte – à un Belge, mais n’est pas heureuse avec lui. Elle parvient à divorcer et, en 2015, par l’intermédiaire d’une amie belge, elle rencontre le djihadiste suisse Damien G., alias Abu Suleiman al-Swissri. Ils ont alors 24 et 25 ans. Sabri et Aïcha naissent respectivement en 2016 et en 2017.

Le djihadiste vaudois Damien G. ( à gauche) posant en 2014 avec deux "collègues" dans la zone irako-syrienne contrôlée par l'organisation Etat islamique. Photo DR

Lors de notre entretien avec elle, la mère de Sabri et Aïcha continue de réciter le manuel de la parfaite épouse de djihadiste. Par exemple, la jeune femme de 28 ans justifie les attentats terroristes à Paris en disant que «c’est la France qui a été la première à bombarder [l’EI]». Que ceux qui sont attaqués peuvent riposter. Ou que les actes de violence tels que les décapitations et les lapidations font «partie de l’islam» et ne sont donc «pas négociables». Il en va de même pour le djihad armé, un «devoir» pour tout musulman capable de saisir les armes, selon elle.

Mais derrière le discours de façade, on devine que Yusra a déjà adouci certaines positions. Contrairement à la plupart des djihadistes internées à Al-Hol, elle ne porte plus de gants noirs, de sorte que ses ongles vernis de rouge et d’orange sont clairement visibles. Bien qu’elle parle derrière un voile noir, elle porte une robe rose alors que la police religieuse de l’EI prescrit de se vêtir de noir.

«Je reste à l’écart des gens parce qu’il y a parfois des disputes. Des tentes sont brûlées et des gens sont morts pour leurs idées.»

Yusra M., épouse du djihadiste vaudois Damien G

Reste que dans l’annexe réservée aux étrangères – où sont retenues quelque 2500 femmes et 8000 enfants – il faut faire attention à ce qu’on raconte: les plus radicalisées font régner la terreur, et la police religieuse de l’EI continue à fonctionner de façon clandestine. «Je reste à l’écart des gens parce qu’il y a parfois des disputes, confie Yusra. Des tentes sont brûlées et des gens sont morts pour leurs idées.» Il y a quelques jours, sans qu’on connaisse les motifs exacts, une jeune Indonésienne enceinte de six mois a été battue à mort. Une autre fois, une femme a été tuée parce qu’elle ne voulait plus couvrir son visage.

Le traumatisme de Baghouz

Yusra et son mari Damien G. ont fait partie des derniers étrangers qui ont fui la bourgade de Baghouz, l’ultime bastion du califat djihadiste, tombé au mois de mars.

«Après Baghouz, mes enfants ont été traumatisés, raconte Yusra. Des obus sont tombés sur la tente juste à côté de nous, et on a vu une fille recevoir une balle dans la tête. Une fois, j’ai laissé les enfants dans la cour d’une mosquée pour aller chercher de la nourriture. À mon retour, il y avait un grand trou et des flaques de sang sur le sol.» Mais heureusement, une autre djihadiste avait mis les enfants en sécurité.

Le petit Sabri a été particulièrement choqué: il ne permet pas à sa mère d’être à plus de quelques mètres de lui. Et son père, dont ils n’ont aucune nouvelle depuis quatre mois, lui manque. «Chaque fois qu’il voit un homme avec un keffieh, il crie «papa, papa!» Son père portait toujours un foulard comme ça.»

Et les conditions de vie dans le camp n’aident pas non plus au bien-être des enfants. Si la nourriture, bien que très monotone, est suffisante, l’eau potable donnerait constamment la diarrhée aux enfants, poursuit Yusra. Le problème est d’ailleurs reconnu par les officiels de l’ONU sur place, qui ont recensé près de 1000 cas de diarrhée aiguë nécessitant des mesures de réhydratation médicale. Seul un tiers des quelque 26 000 enfants en âge d’être scolarisés vont en classe au moins quatre jours par semaine. Les enfants de Yusra n’y vont pas du tout, par peur de devenir la cible des femmes les plus radicales.

Tandis que Sabri dort derrière sa mère, Aïcha se met à pleurer. Son regard n’exprime rien d’enfantin. Ce n’est que lorsque Sabri se réveille et est placé sur une chaise pivotante devant le bureau des services secrets kurdes qu’il sourit. Pour la première fois.

À plusieurs reprises, des femmes djihadistes ont attaqué les gardes avec des couteaux. «L’EI tente d’étendre ses structures dans les camps», explique Judi Serbelend, qui, du haut de ses 25 ans, dirige les trois camps d’internement kurdes. «Nous ne pouvons entrer dans l’annexe d’Al-Hol réservée aux femmes étrangères qu’en grand nombre et armés. Sinon, nous sommes attaqués.»

En quête des petites Genevoises

Dans le camp d’Al-Hol, se trouvent aussi les Genevoises Malika* (13 ans), Kamar* (7 ans) et leur petite sœur Faria* (1 an), dont la mère, une Genevoise, a rejoint l’EI en 2016. Le garçonnet de 12 mois du djihadiste genevois Daniel D., récemment capturé par les FDS, y serait également avec sa mère.

Nous n’avons pas réussi à voir ces autres enfants suisses. Cihan F.*, cheffe des services de renseignement du camp, raconte toutefois ses tentatives pour y retrouver les deux fillettes les plus âgées. Elle assure avoir vu Malika il y a quelques jours. La jeune Genevoise de 13 ans, touchée par un éclat d’obus et arrivée à Al-Hol dans un fauteuil roulant fin février, était vêtue d’un niqab noir.

Elle marchait, donc apparemment rétablie. Malika a immédiatement dit qu’elle était Suissesse. Cihan lui a alors demandé où se trouvaient sa mère et la tente où elle logeait. «Même morte, je ne te le dirais pas», lui aurait rétorqué en arabe l’adolescente.

Judi Serbelend est convaincu que Sahila F.*, la mère de Malika, change régulièrement de logement. «Il y a beaucoup de femmes d’EI qui vivent cachées sous une fausse identité, parce qu’elles ont participé à des crimes graves soit dans le califat, soit dans leur pays d’origine.» Sahila F. sait qu’elle est recherchée en Suisse, non seulement pour son appartenance à l’EI, mais aussi pour enlèvement d’enfants. Fin 2016 et début 2017, la justice genevoise avait confié la garde exclusive de Malika et de Kamar à leurs deux pères respectifs.

Déradicalisation progressive

Enfin, une petite Lausannoise de 2 ans, née elle aussi dans le califat, se trouve dans le camp d’internement Roj, situé plus au nord. Plus petit que Al-Hol, Roj accueille «seulement» 1700 personnes. Ici, les FDS accueillent les femmes de l’EI les moins radicalisées et leurs enfants. On y compte de nombreux enfants aux cheveux blonds et aux traits européens. Asma*, petite fille douce et timide de 2 ans, est l’une d’entre eux. Elle est la fille de Selina S.* et Adnan B.*, tous deux originaires de Bosnie et qui ont grandi dans la région lausannoise, tous deux détenteurs d’un passeport suisse. Il y a tout juste un an, Selina S. tenait, dans un entretien au «Matin Dimanche», des propos semblables à ceux de Yusra aujourd’hui. Depuis, elle s’est clairement déradicalisée, assure Judi Serbelend: «Je connais bien Selina. Elle s’est prononcée clairement contre Daesh devant une assemblée de femmes encore partisanes de l’EI. C’était très courageux. Elle en a marre de l’État islamique. Si elle porte toujours le foulard, c’est juste parce qu’elle a peur que des femmes radicales puissent faire du mal à sa fille.»

La Lausannoise nous confirme son changement d’opinion par rapport à l’EI. En même temps, elle exprime son désespoir face à l’attitude des autorités suisses (lire encadré). Bien qu’elle aimerait retourner en Suisse et assumer ses actes face à la justice, elle a perdu tout espoir. «Je me suis préparée à la vie dans ce camp. Il n’y a pas d’échappatoire.»

* Prénoms modifiés

Créé: 08.08.2019, 07h03

Discussions secrètes à Genève

Fin juin, une délégation de haut rang des Forces démocratiques syriennes (FDS) et du gouvernement autonome du Kurdistan syrien s’est rendue à Genève. On y comptait notamment Mazloum Abdi, le commandant des FDS. En marge de pourparlers avec l’ONU, une rencontre secrète avec des représentants du Département fédéral des affaires étrangères a eu lieu pour la première fois. Ce dernier n’a pas souhaité commenter la rencontre avec les Kurdes syriens.

Le sujet principal était les enfants des djihadistes suisses. La délégation kurde a clairement fait savoir aux Suisses qu’ils seraient heureux de laisser ces enfants quitter le pays – mais seulement s’ils étaient accompagnés de leur mère. Cela contredit toutefois la position décidée en mars par le Conseil fédéral: hors de question de faciliter d’une manière ou d’une autre le retour en Suisse des adultes. Quant aux enfants, les autorités entrent en matière, mais au cas par cas.
K. P.

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