Les Saoudiennes peuvent désormais prendre le volant. Pas encore la parole

RépressionLa récente vague d’arrestations de défenseurs des droits des femmes en Arabie saoudite reflète les limites des réformes opérées par le prince héritier Mohammed ben Salmane

Depuis dimanche, les Saoudiennes ont le droit de conduire.

Depuis dimanche, les Saoudiennes ont le droit de conduire. Image: Reuters

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Militer ou conduire, au royaume wahhabite, il faut choisir. Les Saoudiennes peuvent désormais sillonner les routes du pays de l’or noir au volant de leur berline. Ainsi en a décidé le jeune prince héritier Mohammed ben Salmane, surnommé «MBS». La réforme annoncée en septembre 2017 et mise en application ce dimanche a été saluée dans le monde entier, mais elle n’est pas sans condition.

Qu’on ne s’y trompe pas, tempère Clarence Rodriguez, correspondante à Riyad pendant douze ans et auteur d’«Arabie saoudite 3.0. - Paroles de la jeunesse saoudienne» (Éd. Érick Bonnier, octobre 2017), MBS n’a pas levé cette interdiction «dans l’intérêt des femmes, mais pour des raisons purement économiques. Cette décision fait partie du plan Vision 2030 qui tend à diversifier l’économie de ce pays ne pouvant plus vivre de la manne pétrolière, en chute libre depuis fin 2014. L’intégration des femmes dans la vie active est devenue une nécessité. Aujourd’hui, un seul salaire ne suffit plus à faire vivre un foyer et il n’est plus question de payer des chauffeurs étrangers pour emmener les femmes travailler.» Mais «ce n’est pas parce que les Saoudiennes vont prendre le volant qu’elles vont pouvoir conduire leur vie comme elles l’entendent», ajoute la spécialiste, qui appelle à la prudence.

Conduis et tais-toi

Preuve en est l’arrestation depuis le mois dernier de dix-sept activistes, dont sept féministes, qui avaient fait campagne pour le droit de conduire et pour la fin de la tutelle masculine toujours en vigueur dans ce pays ultraconservateur. Mercredi, on apprenait par Human Rights Watch que deux autres femmes ont été arrêtées début juin, tandis que de nombreux militants se sont vu interdire de quitter le territoire.

Condamnée par plusieurs organisations de défense des droits humains, cette vague de répression contre toute initiative autonome en faveur des droits des femmes jette une ombre sur le processus de réformes lancé par le prince de 32 ans, qui a notamment autorisé la réouverture des cinémas et l’organisation de concerts. Huit activistes ont été libérés. Les autres, accusés d’avoir «porté atteinte» à la sécurité du royaume et qualifiés de «traîtres» par les médias d’État, vont vivre ce dimanche historique derrière les barreaux.

Le futur monarque est-il en train de faire marche arrière? Clarence Rodriguez est encore sous le choc de l’arrestation de ces femmes qu’elle connaît bien et avec qui elle a même partagé une garde à vue. «C’est totalement paradoxal. D’un côté, on autorise les femmes à conduire et, de l’autre, on arrête celles qui ont participé à cette émancipation. L’Arabie saoudite, qui souhaite donner l’image d’un pays qui bouge, envoie un très mauvais message à la communauté internationale» et aux investisseurs, peu enclins à injecter des millions dans un pays où la moitié de la population est toujours muselée.

MBS seul maître à bord

«Il y a eu quatre purges depuis que son père, le roi Salmane, l’a désigné en juin 2017 pour lui succéder. Ça a commencé avec Mohammed ben Nayef, le prince héritier en titre, qui a été mis à l’index. En septembre, une purge a touché le monde intellectuel et religieux. Deux mois plus tard, au nom de la lutte anticorruption, des dizaines d’hommes d’affaires et de princes ont été détenus dans la prison dorée du Ritz-Carlton. Aujourd’hui, c’est au tour des militants des droits humains et des féministes», rappelle la journaliste.

Ce tour de vis donne un signal clair: les réformes sont le fait du prince, pas d’une pression quelconque de la société civile. «MBS, qui s’est arrogé tous les pouvoirs, veut donner l’impression que tout vient de lui», explique-t-elle. Il peut conférer des libertés, mais aussi les supprimer. «Il ne faut pas oublier qu’il prépare son règne et qu’il se doit de donner des gages aux conservateurs et aux religieux hostiles à la libéralisation et qui sont partie intégrante de la vie des Saoudiens.»

«Climat de peur»

MBS est-il vraiment le réformateur qu’il prétend? Pas vraiment, estime Samah Hadid, directrice des campagnes d’Amnesty International pour le Moyen-Orient: «Le prince héritier a été présenté comme tel, mais la répression contre les voix dissidentes dans son pays n’a fait que s’intensifier depuis sa nomination. Il continue de faire la promotion de ses «réformes» auprès de la communauté internationale tout en réduisant au silence sur le territoire saoudien les personnes qui osent mettre en question ses politiques. Il est temps que l’hypocrisie cesse.» Même constat du côté de Human Rights Watch. «Les véritables réformateurs saoudiens, ceux qui osent défendre publiquement les droits de l’homme et l’émancipation des femmes» vivent toujours dans «un climat de peur», selon Sarah Leah Whiston, responsable de l’organisation pour le Moyen-Orient.

Certes, l’Arabie saoudite progresse, mais cette répression sans précédent ciblant les féministes sème le doute sur la réelle volonté de Riyad d’avancer sur la question des droits des femmes. «J’étais très optimiste, je le suis de moins en moins, avoue Clarence Rodriguez. D’un côté on donne, de l’autre on reprend. Que le prince héritier commence par sortir ces militantes de prison et qu’il permette aux femmes de se débarrasser du tutorat (lire ci-dessous). On aura alors une autre considération de ce qu’il est en train de mettre en place.»


«Plus que le droit de conduire, la priorité des femmes, c’est l’abo­li­tion du tu­to­rat»

«En Ara­bie saou­dite, le droit de conduire n’était pas une prio­rité pour les femmes, leur prin­ci­pale re­ven­di­ca­tion, c’est l’abo­li­tion du tu­to­rat», insiste la journaliste Clarence Rodriguez. La vague d’arrestations du mois de mai visait aussi les partisans de la suppression de ce système qui cantonne les femmes dans un statut de mineur en les obligeant à avoir l’autorisation de leur mari, père, frère ou fils (si elles sont veuves) pour tout acte de la vie courante. S’il a récemment été assoupli, il n’a pas disparu. En d’autres termes, ce n’est pas parce que les femmes peuvent conduire qu’elles le feront puisqu’elles ont besoin de l’accord de leur tuteur pour pas­ser leur per­mis…

Par contre, depuis le mois de février, les Saoudiennes peuvent créer des entreprises et engager certaines démarches administratives sans solliciter le consentement d’un tuteur. Rien de féministe là-dedans, le but étant de stimuler le secteur privé. Pas question en revanche de voyager, d’étudier, de se faire soigner ou de se marier sans l’accord d’un homme de la famille. En 2016, l’activiste Aziza al-Yousef, actuellement sous les verrous, a lancé une pétition sur Twitter demandant la fin de la tutelle pour les 10 millions de femmes du royaume. En quelques jours, elle a recueilli 14 700 signatures. Reste un obstacle de taille.

Ce système de tutelle fait partie des piliers de l’ordre wahhabite, le courant de l’islam ultrarigoriste élevé au rang de religion d’État dans le pays. La route vers une telle réforme promet donc d’être particulièrement longue.

(24 heures)

Créé: 25.06.2018, 11h04

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