«Affaire Khashoggi ou pas, la guerre au Yémen est ignorée»

Guerre Pris entre la coalition et les rebelles houthis, les civils meurent dans l’indifférence générale. MSF témoigne.

Deux jeunes garçons déposent une photo sur la tombe de leur ami, tué dans une coalition mené par l'Arabie Saoudite au nord du Yémen.

Deux jeunes garçons déposent une photo sur la tombe de leur ami, tué dans une coalition mené par l'Arabie Saoudite au nord du Yémen. Image: REUTERS

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La polémique fait rage depuis l’assassinat présumé du journaliste Jamal Khashoggi en plein consulat saoudien à Istanbul. Les critiques pleuvent sur Riyad, la communauté internationale faisant mine de découvrir que le prince héritier Mohamed ben Salmane tient davantage de l’autocrate sans pitié que du réformateur éclairé. Pourtant, celui que tout-le-monde a surnommé «MBS» s’est déjà illustré par une répression sans précédent dans le royaume wahhabite. Et il a lancé ses forces aériennes dans la guerre du Yémen, plongé dans la pire crise humanitaire du monde, dans l’indifférence générale. Médecins sans frontières figure parmi les rares ONG internationales déployées sur le terrain. Responsable de programme pour ce pays, Charles Gaudry dresse à Genève un tableau alarmant et appelle toutes les parties à protéger enfin les civils.

La mise à mort du journaliste Jamal Khashoggi suscite l’indignation, mais pas celle de civils au Yémen sous les bombes saoudiennes. Cela vous choque-t-il?

La crise au Yémen est vraiment dramatique et pourtant, de manière générale, on en parle peu. Beaucoup trop de civils perdent la vie et ceux qui survivent dans ce chaos ont le plus grand mal à accéder aux soins ou même à se nourrir. Tous les acteurs armés ont des efforts à faire pour épargner la population. Que chacun prenne ses responsabilités, y compris les puissances alliées!

Que reprochez-vous aux uns et aux autres?

MSF n’est pas là pour distribuer les bons et les mauvais points. Tout ce que je peux dire, c’est que nous avons été témoins ou même victimes directes de bombardements qui ont touché la population ou des infrastructures civiles. La moitié des structures de santé ne sont plus fonctionnelles. Il y a quelques semaines, un bus a été frappé. Il y a quelques mois, c’était un mariage. S’agit-il d’erreurs de tir? Nous réclamons des enquêtes. Les frappes aériennes, c’est forcément la responsabilité de la coalition menée par l’Arabie saoudite, avec le soutien notamment des Emirats arabes unis. Mais au sol, la situation est plus compliquée. Quand vous voyez arriver à l’hôpital une famille portant un enfant criblé d’éclats de mines et qu’on vous dit qu’ils ont traversé une ligne de front, il est impossible de savoir quel camp a posé ces explosifs…

L’aide humanitaire est-elle toujours bloquée par le siège du port d’Hodeida?

Il y a encore des bateaux qui parviennent jusqu’au port. Mais autour de la ville (ndlr: tenue par les Houthis rebelles mais assiégée par les forces gouvernementales que soutient la coalition arabe) les combats se rapprochent. La route que nous utilisions pour rejoindre Sanaa a été coupée. Nous ne traversons plus, car c’est une ligne de front active. Donc nous accédons à la capitale par avion, puis nous déployons l’aide par la route. Nous travaillons ainsi dans deux zones séparées. À Hodeida même, la situation est emblématique de ce qui se passe ailleurs dans le pays et particulièrement dans les villes enclavées. Le système de santé s’est effondré. Dans les zones qui échappent au contrôle du gouvernement, les salaires ne sont plus versés. Avec l’approche des combats, non seulement l’approvisionnement en médicaments se complique, mais une partie du personnel a pris la fuite. Les blessés affluent, les mamans accouchent dans des conditions difficiles, des personnes atteintes de maladies chroniques n’ont plus accès à leurs traitements…

Selon l’ONU, la pire famine des cent dernières années menace 12 à 13 millions de Yéménites…

Je vous le dis, la situation est dramatique à tout point de vue. Tout le système économique s’est effondré. Les gens ont perdu leur travail, leur terre, ils se débrouillent comme ils peuvent pour tenter de subvenir à leurs besoins. Des denrées alimentaires, il y en a sur le marché, mais à des prix inaccessibles. Beaucoup de familles ont vécu des atrocités, ont fui, survivent dans un taudis, ne comprennent pas bien où et comment trouver de l’aide, il leur est souvent difficile de se remettre debout. Et tout déplacement est devenu problématique, car l’essence est hors de prix. Les patients arrivent souvent à un stade avancé de maladie. Des cas de malnutrition, on en voit arriver, bien sûr! Mais aussi des patients atteints de choléra. Depuis 2016, on a vu se multiplier les épidémies: diphtérie, rougeole, coqueluche, méningite.


Trump veut des preuves contre Riyad

L’enquête sur la disparition, et vraisemblable assassinat, de Jamal Khashoggi, journaliste saoudien critique envers le pouvoir à Riyad et ex-membre de son appareil sécuritaire, se poursuit à Istanbul. Les enquêteurs ont fouillé mercredi, pour la deuxième fois, le consulat saoudien, ainsi que la résidence du consul. Et jeudi, ils ont étendu leurs recherches à deux zones boisées à l’extérieur d’Istanbul.

Des questions sont soulevées par ailleurs sur l’existence ou non d’un enregistrement audio de la mise à mort du journaliste à l’intérieur du consulat, le 2 octobre. Du côté turc, un haut fonctionnaire ainsi qu’un membre de la police ont affirmé de manière anonyme que les autorités turques sont en possession de cette bande-son. Des médias ont publié les éléments macabres que révélerait cet enregistrement, mais aucun document n’a été officiellement produit. Si l’enregistrement devait ne pas exister, il pourrait faire le jeu de la monarchie saoudienne: Donald Trump réclame maintenant cet élément de preuve pour incriminer Riyad.

Plus évidents semblent les indices montrant que certains des agents saoudiens qui ont fait un aller-retour Riyad-Istanbul le 2 octobre font partie de l’entourage du prince héritier, Mohammed ben Salmane, ce qui accrédite de plus en plus la thèse d’une opération décidée en haut lieu à Riyad. Le «New York Times» a détaillé mercredi le profil des individus du commando. Parmi eux, le colonel Maher Abdulaziz Mutreb, qui a accompagné le prince dans de récents voyages à l’étranger, tout comme deux autres suspects identifiés. L’arrivée du colonel dans le consulat saoudien le 2 octobre est documentée par des images de vidéosurveillance publiées jeudi par la presse turque. Autre personnage identifié et au cœur de l’enquête: le médecin légiste, le Dr Salah Mohammed al-Tubaigy, dont on soupçonne qu’il a démembré le corps du journaliste dans le consulat saoudien. Il est le chef de l’Institut de médecine légale et de police scientifique au Ministère de l’intérieur. (24 heures)

Créé: 18.10.2018, 19h47

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