Najat Vallaud-Belkacem: «Notre président a une légitimité qui le dispense de primaire!»

InterviewPièce maîtresse du gouvernement socialiste depuis son retour au pouvoir en 2012, Najat Vallaud-Belkacem l’affirme: François Hollande est encore porteur d'espoir à gauche

Najat VAllaud-Belkacem: «Aujourd’hui, entre les manifestations et le mouvement Nuit debout, l’impression est que tout le côté positif, légitime, compréhensible du début s’efface peu à peu. Ce qui dure, ce sont les casseurs.»

Najat VAllaud-Belkacem: «Aujourd’hui, entre les manifestations et le mouvement Nuit debout, l’impression est que tout le côté positif, légitime, compréhensible du début s’efface peu à peu. Ce qui dure, ce sont les casseurs.» Image: AFP

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Najat Vallaud-Belkacem tient la barre de l’Education nationale avec fermeté. La jeune ministre (38 ans) est pourtant sous le feu nourri des critiques tant les différentes réformes – du Collège, des programmes et des rythmes scolaires – suscitent des controverses. Rencontre avec cette icône de la jeunesse socialiste alors qu’une partie de la jeunesse de France est dans la rue contre la loi travail et dénonce les trahisons du gouvernement socialiste.

La jeunesse est dans la rue, inquiète pour son avenir. A-t-elle raison de l’être?

La jeunesse est inquiète, c’est vrai. On le voit d’ailleurs à chaque échéance électorale. Le premier parti des 18 à 25 ans, c’est l’abstention, et le deuxième, le Front national. Force est de constater qu’il y a un problème. C’est le résultat d’années et d’années pendant lesquelles la jeunesse s’est sentie sacrifiée. Mais depuis 2012, je le dis honnêtement, beaucoup a été fait. Seulement, l’éducation est un temps long. Il faut attendre cinq, six ans pour voir ces jeunes sortir avec de meilleurs résultats.

Cette peur globale concerne aussi la réforme du travail?

C’est justement parce qu’il y a cet état d’esprit de doute, cette peur de l’avenir, du changement, que la loi travail a été présentée par certains comme attentatoire aux droits des salariés. C’est une lecture très biaisée. Cette loi travail permet à chaque salarié d’avoir un compte personnel d’activité qui va le suivre toute sa vie. S’agissant de la jeunesse, j’ai toujours été très attachée à ce qu’on conserve le lien avec elle, y compris celle qui manifestait.

Comment analysez-vous l’émergence de mouvements qui ne croient plus à la politique, notamment Nuit debout?

Le désir de politique «autrement» traverse l’ensemble de l’Europe. Quand les Indignés ont vu le jour il y a quelques années (ndlr: en Espagne), nous étions surpris en France qu’il n’y ait pas de mouvement comparable. Quand j’ai vu arriver Nuit debout, je l’ai accueilli avec beaucoup de bienveillance. Il y a toujours du bon quand on demande plus de démocratie participative et quand on met sur la place publique des sujets qui parfois disparaissent un peu du débat.

Mais là, vous êtes inquiète avec la violence qui monte?

Aujourd’hui, entre les manifestations et le mouvement Nuit debout, l’impression est que tout le côté positif, légitime, compréhensible du début s’efface peu à peu. Ce qui dure, ce sont les casseurs. Je ne leur trouve aucune excuse et les organisateurs des mouvements ont évidemment leur part de responsabilité.

Et ils restent soudés contre le gouvernement. Vous êtes les socio-traîtres…

C’est vrai, car c’est plutôt l’extrême gauche et les anarchistes qui sont à Nuit debout, pas les sociaux-démocrates. En France, la gauche au pouvoir a systématiquement été accusée par son extrême gauche d’avoir trahi ses idéaux. C’est arrivé sous Miterrand, sous Jospin. Nous fédérons leurs critiques, c’est vrai, mais nous portons aussi tous leurs espoirs.

Manuel Valls a dit en interview que «la gauche peut mourir». C’est aussi votre avis?

Non, moi, j’ai la plus grande foi dans la gauche. C’est la gauche qui sauvera notre modèle de société. C’est dans la gauche qu’on trouvera les ressources pour affronter tous les défis qui nous attendent…

Néanmoins, le PS ne doit-il pas se moderniser comme dans d’autres pays?

Je suis attachée à l’histoire, à l’héritage de ce parti. Après, changer le fonctionnement des partis, bien sûr. Il y a déjà des évolutions à bas bruit qui changent la physionomie de cette organisation. Aujourd’hui, par exemple, cela paraît évident d’organiser des primaires pour y désigner ses candidats. Faut-il rappeler comment les investitures se faisaient il y a dix ans? Dans le secret d’un bureau…

Pourtant la primaire du PS n’est pas une évidence!

C’est visiblement encore moins évident pour nos partenaires qui conçoivent la primaire à gauche d’abord comme une machine anti-Hollande! J’en prends acte. Moi, j’estime que nous avons un président sortant avec une légitimité qui permet de se dispenser de primaire et qu’il faut se concentrer sur la primaire des idées plutôt que celle des personnes.

Vous dites que le président est légitime. Pas quand on regarde sa popularité…

J’ai un regard très critique sur les sondages. Pas seulement parce qu’il y en a trop et que ça prend trop de place dans l’analyse. Surtout, ils ne rendent pas compte de la complexité de la réalité. Le choix des électeurs ne se fait pas dans l’absolu mais dans la comparaison. Le jour du vote, les Français ne vont pas dire «Oui, j’aime François Hollande» ou «Non, je n’aime pas François Hollande». Ils vont répondre à la question «Qui est-ce que je préfère? Hollande, Sarkozy, Juppé ou Le Pen?»

Créé: 20.05.2016, 22h22

«La priorité est l'adhésion aux valeurs de la France»

Des mères de dhijadistes ont lancé un appel. Elles disent qu’il n’y a pas de mixité à l’école. Est-ce qu’on peut encore sauver cette école républicaine, faire qu’elle soit un moteur d’intégration?

Najat Vallaud-Belkacem: Quand on sait que 80% des élèves défavorisés de France sont scolarisés dans 10% des établissements, on se dit qu’il y a un problème de ghettoïsation, un manque de mixité sociale évident. Cela s’est accru au fil du temps et singulièrement dans la dernière décennie. Ces mères ont absolument raison de pointer cela. Et l'une de mes réformes en cours porte justement sur une plus grande mixité des élèves au sein des collèges. Je pense par ailleurs qu’il faut faire«» une priorité de la question de l’adhésion de tous nos jeunes à notre société, aux valeurs de la France (Liberté, Egalité, Fraternité, Laïcité).

Pourquoi cela ne va pas de soi ?

On a trop considéré que cette adhésion allait de soi, était implicite. Mais au lendemain des attentats de janvier 2015, on s’est aperçu que certains élèves avaient sifflé la minute de silence en hommage aux victimes. La conclusion qu’il faut en tirer, c’est qu’il faut expliciter ces valeurs. Il faut une vraie formation des enseignants pour le faire dans les écoles (et c'est ce que j'ai engagé) pour qu'ils sachent mieux qu'aujourd'hui expliquer, par exemple, ce qu’est la laïcité. Dire que ce n’est pas une violence en direction de l’islam. La laïcité est, au contraire, une valeur précieuse qui permet à chacun de croire ce qu’il veut et à tout le monde de vivre ensemble.

«Il n'y a pas assez de femmes en politique»

Que retenir de l’affaire Baupin? La France est-elle encore un pays machiste?


Najat Vallaud-Belkacem:
Le problème, c'est qu'il n'y a pas assez de femmes en politique. Or il y a une règle qui se vérifie partout: quand vous avez autour d'une table de réunion moins de 30% de femmes, le regard porté sur elle s’intéresse davantage au fait qu’elles soient des femmes qu’à ce qu’elles disent. Je le vois au gouvernement: pour la première fois, depuis 2012, le gouvernement est strictement paritaire. Contrairement à d'autres lieux de la politique que j'ai fréquentés, des sections locales socialistes au bureau national du parti, autour de la table du conseil des ministres jamais je ne me suis sentie rabaissée, ou moins légitime, ou moins intéressante dans mon propos parce que femme. Le fait qu'il n'y ait pas encore la parité à l'Assemblée nationale nuit à la politique.

Auriez-vous voulu une réaction plus forte de la part des socialistes et du gouvernement?

La compagne de Denis Baupin est ministre de ce gouvernement, une collègue et une amie qu’on côtoie tous les jours. Ma première réaction a été de penser à elle, à la souffrance que cette affaire pouvait représenter. Cela explique pour beaucoup la retenue des commentaires. C’est humain! Cela ne veut pas dire qu’on essaie de protéger qui que ce soit.

Est-ce que cette affaire n'est pas aussi une illustration graveleuse du manque de renouvellement de la classe politique française qui est avant tout bourgeoise, blanche, masculine et très âgée par rapport à d'autres pays?

Aucun milieu n’est épargné par le sexisme, par la violence envers les femmes. Le manque de représentativité et de renouvellement de la classe politique française pose d’autres problèmes, mais veillons à ne pas systématiquement l’accabler, et l’accuser de tous les maux. Nous avons beaucoup de progrès à faire, mais les milliers d’élues qui font vivre la République chaque jour sur notre territoire ne méritent pas tant de discrédit. Au Brésil, le nouveau gouvernement est composé exclusivement d'hommes blancs! Cela conduit à relativiser la situation française. Nous avons réformé, par exemple, les modes de scrutin locaux en instaurant l'élection dans chaque canton d'un binôme homme-femme pour des assemblées parfaitement paritaires. C’est une petite révolution qui, je crois, est de nature à montrer que le changement est difficile à concrétiser, mais qu’il est possible.

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