«Le pape et le patriarche russe Kirill peuvent calmer le jeu»

Rencontre historiqueA Genève, Hielke Wolters du Conseil œcuménique des Eglises analyse la portée de l'événement.

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Du jamais vu depuis l’an 1054. Près d’un millénaire après le grand Schisme entre chrétiens d’Orient et d’Occident, un long entretien est prévu aujourd’hui à La Havane entre le pape François, chef de l’Eglise catholique romaine, et le patriarche russe Kirill, à la tête de la plus grande des Eglises orthodoxes.

Lire: Entre le patriarche Kirill et le pape François, la guerre froide est finie

A Genève, l’événement réjouit Hielke Wolters, secrétaire général associé du World Council of Churches (appelé en français Conseil oecuménique des Eglises). Cette organisation internationale regroupe pas moins de 345 Eglises chrétiennes (dont les orthodoxes) et représente un demi-milliard de baptisés. C’est donc un interlocuteur de poids face au Vatican et ses 1,2 milliard de fidèles de par le monde.

La rencontre est historique. L’unité des chrétiens aurait-elle soudain fait un bond en avant?

Clairement, c’est un grand pas en avant pour la promotion de l’unité des chrétiens. Mais bien sûr, le rapprochement ne s’est pas fait en un jour, comme par miracle! Au Conseil oecuménique des Eglises, nous travaillons depuis longtemps à surmonter les différences. L’Eglise orthodoxe russe est l’un de nos membres à part entière. L’Eglise catholique romaine ne l’est pas formellement, mais elle participe activement à la plupart de nos groupes de travail.

Alors qu’est-ce qui a changé?

Nous avons vu la compréhension se développer. D’ailleurs, des tentatives de rencontre, il y en a déjà eu plusieurs, qui pour diverses raisons n’ont pas abouti. Mais à présent, ce qui est nouveau, c’est le sentiment d’urgence. L’inquiétude pour le sort des chrétiens au Moyen-Orient pousse les responsables religieux à ne pas se laisser arrêter par leurs désaccords traditionnels. Le pape et le patriarche sont bien conscients que leur responsabilité va bien au-delà des questions purement religieuses. Dans un contexte de tensions entre l’Est et l’Ouest, ils saisissent l’importance de tenter de promouvoir ensemble la paix et la réconciliation.

Pourquoi alors le porte-parole du patriarche russe a-t-il déclaré mardi que la rencontre «n’a rien à voir avec la politique»?

Il faut s’entendre sur le sens du mot. Bien sûr, le pape et le patriarche ne vont pas se mêler aux batailles politiciennes. Mais de par le monde, nos Eglises tentent d’intervenir pour calmer le jeu, ramener à la raison les parties en conflit. Faire cela, c’est jouer un rôle politique...

Mais concrètement, que peuvent-ils faire? Le patriarche Kirill est réputé proche de Vladimir Poutine et favorable à l’intervention russe en Syrie...

En Europe, nous n’avons pas idée du poids que peuvent avoir les déclarations de responsables d’Eglises sur les sociétés ailleurs dans le monde. Si le pape et le patriarche s’expriment en faveur de la paix, cela aura un impact sur la réalité bien plus grand qu’on ne l’imagine en Occident.

Kirill n’est pas exactement un champion de l’oecuménisme. Le patriarche Batholomée de Constantinople n’est-il pas beaucoup plus actif dans le rapprochement avec le Vatican?

C’est un fait connu: le patriarcat de Moscou et celui de Constantinople ont une histoire différente et oeuvrent dans des contextes différents. Le premier doit gérer l’Eglise de Russie, un énorme pays. Quant au patriarcat oecuménique basé à Istanbul, il est naturellement en contact avec des Eglises catholiques orientales et même des Eglises protestantes. Cela dit, notre Conseil oecuménique des Eglises entretient d’excellentes relations avec le patriarcat russe. Nous n’avons aucun mal à dialoguer.

Qu’est-ce qui divise catholiques et orthodoxes aujourd’hui?

J’ai l’impression que les différences théologiques n’ont plus autant de poids. Bien sûr, depuis 1054, ces Eglises ont évolué séparément, on ne peut l’ignorer. C’est la même foi en Jésus Christ, mais exprimée dans des cultures diverses. Par ailleurs, il reste le différend structurel: les catholiques insistent sur la primauté du pape. Mais en réalité, sur le terrain, localement, on voit qu’il est de plus en plus facile de collaborer. Dans ce sens, l’unité des chrétiens se réalise.

Y a-t-il aussi rapprochement entre catholiques et protestants?

L’Eglise de Rome a fait quelques pas vers les luthériens. Le pape se rend justement en Suède plus tard cette année dans le cadre de ce rapprochement. Par ailleurs, à Rome, le cardinal suisse Kurt Koch préside le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, qui travaille sur les relations avec les anglicans et les réformés. Cela semble peut-être moins spectaculaire que la rencontre entre un pape et un patriarche, mais un dialogue intensif est en cours depuis longtemps entre ces Eglises. Elles n’ont pas attendu 500 ans!


François et Kirill, si différents, si proches

Difficile d’imaginer des leaders religieux plus différents. Autant le pape François a frappé les esprits en refusant le faste habituellement attaché à la charge de souverain pontife, autant le patriarche russe Kirill est régulièrement raillé sur Internet pour son luxueux logement à Moscou, sa superbe résidence sur la mer Noire… et la montre Bréguet qu’il porte au poignet.

On le sait, l’Argentin Jorge Mario Bergoglio s’illustre en multipliant les gestes envers les plus pauvres et en tenant un discours moins hostile envers les homosexuels et moins fermé face à la contraception. De son côté, le Russe Vladimir Gundyaev se fait le vibrant défenseur d’un patriotisme retrouvé, approuvant ouvertement la politique de puissance menée par Vladimir Poutine et dénonçant régulièrement le déclin spirituel de l’Occident.

Retour des valeurs chrétiennes

Malgré ces différences criantes, François et Kirill ont cependant bien des points en commun. La priorité absolue du patriarche russe, c’est la reconstitution d’une Eglise orthodoxe forte, après avoir survécu à 70 ans d’athéisme soviétique. Sa campagne permanente pour le retour des valeurs chrétiennes dans une société individualiste fait écho aux propos sévères du pape de Rome contre un ultralibéralisme déshumanisé. Et dans une Europe où les églises se vident, le souverain pontife appelle à reconquérir les cœurs.

Défendre la famille traditionnelle

Pape et patriarche affichent similairement – mais pas sur le même ton – leur attachement à la famille traditionnelle et refusent de suivre l’air du temps.

Enfin et surtout, François et Kirill s’élèvent contre les persécutions subies par les chrétiens d’orient et attendent de la communauté internationale qu’elle se mobilise.

A. A.

Créé: 12.02.2016, 19h03

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