Pékin investit pour étendre son influence dans les médias

PropagandeDéveloppement des radios à l’étranger, achat massif de publicités, la Chine dépense pour contrôler son image.

Censure, autocensure, détention de journalistes et de blogueurs, les médias en Chine sont écrasés par une chappe de plomb. Photo d'illustration.

Censure, autocensure, détention de journalistes et de blogueurs, les médias en Chine sont écrasés par une chappe de plomb. Photo d'illustration. Image: DR

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La jeune juriste Zhao Wei était au secret dans les geôles chinoises. Les journalistes du «South China Morning Post» ont pourtant décroché une interview exclusive dans laquelle la militante battait sa coulpe. Ce «scoop» révélait combien le quotidien anglophone de Hongkong, longtemps réputé pour son indépendance, était devenu une chambre d’écho du Parti communiste chinois (PCC) depuis son récent rachat par le géant Alibaba, illustrant le réseau tissé par Pékin pour étendre son influence dans les médias et écrire son histoire.

Le patron d’Alibaba, Jack Ma, et son équipe avaient promis en reprenant à la fin de 2016 le «South China Morning Post» une «couverture objective, équilibrée et juste» de la Chine, égratignant le «prisme très particulier» des médias occidentaux sur Pékin. Le titre hongkongais loue aujourd’hui au quotidien les prouesses de l’économie chinoise, étrille les militants locaux de la démocratie. C’est «l’image positive» que Pékin entend imprimer dans les esprits.

Auxiliaires de la propagande

Depuis une décennie, la Chine s’emploie à établir un «nouvel ordre mondial des médias» sous son contrôle, et «dans lequel les journalistes ne seraient plus que des auxiliaires de la propagande des États», note Reporters sans frontières (RSF) dans un rapport publié lundi. Le but: dissuader ou empêcher les critiques à son égard. «Moins connu que celui des nouvelles routes de la soie, mais tout aussi ambitieux, ce projet menace la liberté de la presse dans le monde», écrit RSF.

Censure, autocensure, détention de journalistes et de blogueurs, les médias en Chine sont écrasés par une chape de plomb, les réseaux sociaux sont devenus un nouveau champ de bataille depuis l’accession à la présidence de Xi Jinping, il y a six ans. En janvier, le club des correspondants étrangers de Pékin révélait un contrôle technologique et humain inédit sur les journalistes étrangers et leurs collaborateurs chinois, à base de filature et d’intimidations.

La Chine veut aussi gagner en «influence internationale». «Nous améliorerons notre capacité de communication internationale afin de raconter l’histoire de la Chine, de présenter une vision panoramique, vraie et multidimensionnelle de la Chine et de renforcer le «soft power» culturel de notre pays», promettait ainsi Xi lors du 19e congrès du PCC, en octobre 2017.

Pour ce faire, Pékin met les moyens, surtout depuis les Jeux olympiques de 2008, devenus l’occasion de redorer le blason du pays. Plus de 1,4 milliard de francs seraient alloués chaque année pour diffuser ses opinions dans le monde, permettant à la présence médiatique chinoise de «changer d’échelle», note RSF.

Outre les dizaines de stations à l’étranger de China Radio International et la percée hors de ses frontières de l’agence de presse étatique Xinhua, Pékin s’appuie aussi sur le groupe audiovisuel China Global Television Network (CGTN): cinq chaînes d’information en continu en anglais, français, arabe, russe et chinois diffusées dans 140 pays, 10'000 employés, 70 bureaux dont trois centres de production à Washington, Nairobi et tout récemment Londres.

Huawei et le cheval de Troie

CGTN profite notamment de l’expansion du géant des télécommunications Huawei, qui a mis en place 70% des infrastructures 4G en Afrique, devenue une sorte de «laboratoire de la présence médiatique chinoise». Là, «sous prétexte de révéler au monde le vrai visage de l’Afrique, CGTN soigne surtout l’image de la Chine» et s’abstient de tout commentaire critique, note RSF.

«Pékin pratique la politique du cheval de Troie pour développer sa propagande dans les médias étrangers», à l’aide de publireportages et de publicités ciblées. Treize millions d’exemplaires de «China Watch» sont ainsi distribués en encarts gratuits dans une trentaine de quotidiens prestigieux, soit un «important levier de pressions financières sur les médias qui le distribuent». Une insertion dans un grand quotidien se monnayerait jusqu’à 250'000 dollars aux États-Unis, explique RSF.

La Chine mise aussi sur les entrées dans le capital de médias étrangers: plus de 3 milliards de francs de participation en dix ans dans divers médias considérés comme stratégiques. De quoi reconquérir le cœur des 50 millions de membres de la diaspora chinoise.


Xi et Macron affichent leur bonne volonté

Le chiffre est tombé, et il pèse lourd: 30 milliards d’euros pour la commande de 300 avions Airbus, principalement des A320. Au deuxième jour de la visite d’État du président chinois en France, cela donne une idée de la température pour l’instant favorable de la rencontre entre les deux présidents. Au total, 14 contrats de coopération ont été signés sous les sourires satisfaits d’Emmanuel Macron et de Xi Jinping: il y aura même des instruments français sur une mission lunaire chinoise en 2023 ou 2024…

À la veille de la rencontre, ce mardi, avec la chancelière allemande Angela Merkel et le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, les deux présidents ont multiplié les signes de bonne volonté. «Une Europe unie et prospère correspond à notre vision d’un monde multipolaire», a déclaré Xi Jinping, affirmant que la Chine soutiendra toujours «l’intégration européenne».

Emmanuel Macron, de son côté, a évoqué leur volonté de bâtir «un partenariat entre la Chine et l’Europe», sur les questions climatiques, commerciales et dans des pays d’Afrique. Ce sera un des objets principaux des discussions de mardi. Prônant le multilatéralisme et leur volonté de défendre l’accord iranien ou celui sur le climat, ils ont également mentionné la dénucléarisation en Corée du Nord. «Aucun pays, aussi puissant soit-il, ne peut redéfinir à lui seul les règles internationales», a déclaré Macron, visant, sans la nommer, la politique de Donald Trump.

Alain Rebetez, Paris

(24 Heures)

Créé: 25.03.2019, 12h58

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