Pilatus est soupçonné de corruption en Inde

Avions d’entraînement Les autorités indiennes enquêtent sur les conditions d’attribution à la firme suisse d’un appel d’offres portant sur 75 avions d’entraînement en 2012. La firme de Stans se tait.

L’avionneur suisse Pilatus communique qu’il «n’a jamais été contacté officiellement pour les besoins de l’enquête».

L’avionneur suisse Pilatus communique qu’il «n’a jamais été contacté officiellement pour les besoins de l’enquête». Image: Reuters

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Pilatus est dans la tourmente. Depuis le mois de juin, l’avionneur suisse est menacé par une enquête préliminaire du Central Bureau of Investigation (CBI), l’agence indienne anticorruption. En cause, le contrat signé en mai 2012 portant sur la vente de 75 avions d’entraînement PC-7 à l’armée de l’air, évalué à plus de 500 millions de francs. Le CBI cherche à déterminer si l’accord a été conclu dans les règles avec, en ligne de mire, un intermédiaire, un homme d’affaires du nom de Sanjay Bhandari.

L’enquête, d’abord lancée par les services fiscaux indiens, s’est accélérée au printemps 2016. D’après les détails qui ont fuité dans la presse locale, l’homme d’affaires aurait reçu au moins un virement de 750 000 francs émanant de Pilatus sur le compte de sa société de conseil, Offset India Solutions, en 2010. Le CBI veut maintenant déterminer pourquoi Pilatus a remis cette somme à Sanjay Bhandari. L’argent a-t-il servi à verser des pots-de-vin pour remporter l’appel d’offres en 2012? Difficile de répondre pour l’instant.

A première vue, l’entreprise basée à Stans (NW) a peu de points communs avec Sanjay Bhandari. Fils du fondateur éponyme du groupe homéopathique, il n’a guère d’expérience dans l’aéronautique. Lorsque Pilatus vire les fonds en 2010, Offset India Solutions n’existe que depuis deux ans. Sanjay Bhandari est à la tête de quatorze sociétés aux activités hétéroclites créées entre 2004 et 2013. L’une d’entre elles, MicroMet-ATI, affirme commercialiser une gamme de produits allant des radars aux systèmes de mesure de la pollution, en passant par les parachutes. Mais Sanjay Bhandari est réputé pour jouir d’un excellent réseau parmi la classe politique, en particulier la famille Gandhi, qui dirige le Congrès national indien. Ce parti politique était à la tête du gouvernement fédéral entre 2004 et 2014 avant de perdre les législatives face à la droite ultranationaliste, le BJP.

Motivations politiques?

Les enquêteurs n’ont pas pu interroger Sanjay Bhandari. En 2016, ce dernier est parvenu à quitter Delhi et résiderait désormais à Londres. Les autorités indiennes ont demandé un mandat d’arrêt à Interpol, mais de l’aveu même de la police de Delhi, la requête aurait été rejetée. Motif: aux yeux d’Interpol, l’enquête serait motivée par «des considérations politiques».

Contactée, l’organisation de police criminelle s’est refusée à tout commentaire. Il est vrai que depuis plusieurs mois, des personnalités liées à l’opposition, ainsi que des médias un peu trop critiques, font l’objet de multiples investigations. Karti Chidambaram, le fils de l’ancien ministre des Finances et figure du Congrès national indien P. Chidambaram, est sous le coup d’une procédure pour corruption. Au début de juin, les propriétaires de la chaîne NDTV, connue pour donner la parole à des opposants du gouvernement de Narendra Modi, ont fait l’objet de perquisitions pour une vague histoire de prêt bancaire remboursé il y a près de sept ans.

De son côté, l’avionneur suisse nous a indiqué «ne pas vouloir accorder d’interview. Pilatus précise cependant qu’il «n’a jamais été contacté officiellement pour les besoins de l’enquête». Du côté des services fiscaux à Delhi, on refuse de dire si une demande d’information a été transmise aux autorités helvétiques, invoquant «la confidentialité qui prévaut dans ce genre d’affaire». Mais, le Département fédéral de justice et police confirme que «jusqu’à présent, les autorités indiennes n’ont adressé aucune demande d’entraide judiciaire à la Suisse.»

Mauvais coup pour Pilatus

Pour Pilatus, la polémique tombe mal. Après avoir livré les 75 avions entre 2013 et 2015, le groupe espérait concrétiser une option de vente de 38 appareils stipulée dans le contrat de 2012. En février 2015, le Conseil indien de défense, en charge des acquisitions, avait donné son feu vert. L’enquête risque de tout compromettre.

Ces dernières années, plusieurs industriels étrangers ont vu leurs contrats annulés pour corruption. En 2014, le groupe anglo-italien Agusta­Westland avait dû tirer un trait sur la vente de douze hélicoptères de transport pour avoir versé 67 millions de dollars de pots-de-vin à des officiels indiens.


Pilatus: prestige, savoir-faire et trente ans d'intense polémique

Pilatus Flugzeugwerke AG, société fondée le 16 décembre 1939, constitue un véritable fleuron de l’industrie helvétique. Le nom de cet avionneur nidwaldien reste en effet associé aux notions de prestige et de savoir-faire, sans oublier trente ans d’intense polémique.

Dans les deux premières disciplines, l’entreprise vient de franchir une nouvelle étape décisive. Mercredi 9 août, la firme américaine Williams International a obtenu l’homologation de ses turboréacteurs FJ-44-4A-QPM des deux côtés de l’Atlantique. Autrement dit, la motorisation du Pilatus PC-24. Il s’agit du premier appareil à réaction de l’avionneur suisse, un jet d’affaires dévoilé pour la première fois le 20 mai 2014 à l’occasion du salon genevois EBACE (European Business Aviation Convention Exhibition).

A ce jour, plus de 80 Pilatus PC-24 ont déjà été achetés dans le monde. Leur livraison commencera l’hiver prochain et le Conseil fédéral se réjouit de recevoir le sien. Au plus vite! Celui-ci remplacera un Cessna Citation 650 Excel en service depuis quinze ans. Mais toutes ces bonnes nouvelles ne permettent pas de dissiper le souvenir d’expériences délicates. Pour Pilatus et toute la Suisse.

Rappelons d’abord que la maison nidwaldienne s’est avant tout fait connaître dans le domaine militaire. Ses plus grands succès commerciaux sont en effet liés à des avions utilisés dans la formation de pilotes de chasse. Pilatus a encore vendu le 30 décembre dix-sept PC-21 destinés à l’armée française. Ils permettront de remplacer un avion-école du français Dassault Aviation (l’Alphajet) et d’assurer les phases de transition avant l’entrée en service sur le chasseur Rafale.

La fidélité des armées française ou australienne au PC-21 n’a jamais causé de difficulté à Pilatus ou aux autorités suisses. En d’autres temps, d’autres clients ont toutefois constitué des sujets fort embarrassants. Revenons ainsi sur les cas liés au PC-7.

Cet avion civil d’entraînement commence à être fabriqué à Stans en 1976. Dès 1978, il apparaît dans la presse, puis des recherches universitaires, que cet aéronef peut aisément être transformé pour être utilisé dans le combat. Une entreprise liégeoise se serait distinguée dans cet art de la conversion.

Les autorités fédérales affirment toutefois, pendant plusieurs années, qu’il est impossible d’armer ces avions d’entraînement et de les utiliser à des fins hostiles ou défensives. Feu Roger de Diesbach, ex-rédacteur en chef de La Liberté de Fribourg, apporte alors des éclairages décisifs sur les grandes interrogations de l’époque. Il révèle notamment, en 1984, un prospectus conçu par Pilatus et recommandant aux clients les armements à installer sur ses PC-7, selon SWI (swissinfo.ch).

Ces informations ne restent évidemment pas sans conséquence. Les autorités saoudiennes, irakiennes et turques de l’époque se fâchent contre la Suisse, car Pilatus vend des PC-7 à l’Iran. Puis un autre incident mémorable survient au XXIe siècle avec un PC-9: la Suisse aurait autorisé la vente d’un exemplaire de ce nouvel avion d’entraînement au Tchad. Et, après réception, l’appareil aurait été utilisé pour bombarder des camps de rebelles du Darfour, selon SWI. P.RK

(24 heures)

Créé: 10.08.2017, 07h11

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L’essentiel

Contrat
Les autorités indiennes enquêtent sur le rôle d’un intermédiaire, soupçonné d’avoir touché un pot-de-vin.

Mutisme
Pilatus se refuse à tout commentaire. L’affaire est complexe et s’inscrit dans un contexte de rivalités politiques.

Savoir-faire
La firme de Stans est un fleuron de l’industrie suisse. Mais la marque Pilatus, par le passé, a aussi été liée à de célèbres affaires à l’étranger…

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