Le pique-nique qui a précipité l’ouverture du rideau de fer

HistoireLe 19 août 1989, la Hongrie ouvrait une brèche décisive qui entraînera, trois mois plus tard, la chute du mur de Berlin.

Árpád Bella à la frontière austro-hongroise, devant un pan du «Mur de la honte», transféré depuis Berlin pour faire office de mémorial.

Árpád Bella à la frontière austro-hongroise, devant un pan du «Mur de la honte», transféré depuis Berlin pour faire office de mémorial. Image: CORENTIN LEOTARD

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Les images de la chute du «mur de la honte», le 9 novembre 1989 à Berlin, sont iconiques, mais qui se souvient que c’est en Hongrie que le rideau de fer, symbole de la guerre froide, a été ouvert? Trois mois avant Berlin, le 19 août, un «pique-nique paneuropéen» rassemble des milliers de personnes sur la frontière entre la Hongrie et l’Autriche. Sous l’œil de journalistes venus du monde entier, une délégation hongroise ouvre une porte grillagée pour symboliser l’ouverture du rideau de fer et la réunification des deux blocs, Est et Ouest. «Faites-le tomber et emportez-en un bout avec vous», proclame le slogan du pique-nique pan­européen, organisé par l’opposition hongroise et Otto de Habsbourg, fils du dernier empereur d’Autriche-Hongrie.

Tout cela est très symbolique, puisque les grillages et les barbelés ont été démantelés au printemps et que les ministres des Affaires étrangères autrichien et hongrois ont eux-mêmes donné des coups de tenaille devant les caméras le 27 juin. Mais les organisateurs du pique-nique, issus des différents partis d’opposition hongrois (qui ont été autorisés un an plus tôt), veulent accélérer le cours de l’histoire et mettre à bas l’ordre bipolaire. «La Hongrie démantelait le rideau de fer depuis le mois de mai, mais la presse occidentale s’en moquait éperdument», explique László Nagy, l’un des organisateurs, installé dans une salle d’un hôtel à Sopron, la ville frontalière d’où tout est parti. Pour eux, il s’agit de «secouer le monde», de «réveiller les opposants dans les autres pays du bloc, en Tchécoslovaquie et en Allemagne de l’Est (pourquoi ne pas faire aussi un pique-nique à Checkpoint Charlie, à Berlin?)» et de «jouer l’escalade pour déborder les Russes».

«Un saut dans l’inconnu»

Ce samedi après-midi du 19 août 1989, des milliers de personnes se sont massées de part et d’autre de la frontière et des journalistes ont même entrepris le voyage depuis la Nouvelle-Zélande pour couvrir l’événement. «Je suis dans la merde», confie à László Nagy le principal organisateur, László Magas, qui prend conscience de la tournure mondiale que prennent les choses. Les communistes réformistes hongrois négocient depuis des mois avec Mikhaïl Gorbatchev pour mettre fin à la satellisation du pays par l’URSS et préparent le terrain avec l’Ouest, notamment avec le dirigeant ouest-allemand Helmut Kohl. «Mais tout cela, on ne le saura qu’après, car pour nous, au moment du pique-nique, c’est l’incertitude totale, on fait un saut dans l’inconnu», témoigne László Nagy. «Les astres étaient alignés: on avait un jeune premier ministre courageux, Miklós Németh, et un garde-frontière qui a fait preuve de sang-froid.»

Le garde-frontière en question se nomme Árpád Bella et, aujour­d’hui âgé de 73 ans, il est considéré comme un héros. Campé à l’endroit même «où le Mur est tombé» trente ans plus tôt, il revient sur cette fameuse journée du pique­nique et la stupéfaction qui le saisit lorsqu’il comprend que la foule qui fond sur la frontière n’est pas la délégation officielle qui se fait attendre, mais des réfugiés de l’Allemagne de l’Est. Doit-il faire son devoir et s’interposer? «J’ai vu les enfants sur les épaules de leurs parents, les poussettes, les landaus… Si l’on avait mal réagi, cela aurait créé un mouvement de panique, peut-être un bain de sang. Et pensez à la réputation internationale de la Hongrie après ça…» Alors il fait signe aux hommes qu’il commande de ne pas bouger et de laisser ces citoyens de RDA «passer à l’Ouest» pacifiquement. Pendant trente minutes interminables, avec «sa» frontière ouverte aux quatre vents et des milliers de témoins dans son dos, côté autrichien, il est seul, sans un supérieur pour prendre ses appels.

Plus de 600 Est-Allemands allaient s’engouffrer dans la brèche créée par le pique-nique paneuropéen ce 19 août 1989. Le 11 septembre, la Hongrie ouvrait officiellement sa frontière pour laisser les dizaines de milliers d’Est-Allemands stationnés sur son territoire contourner le mur de Berlin et rallier la République fédérale allemande (RFA). «Le sol sur lequel repose la porte de Brandebourg est hongrois», déclarera Helmut Kohl lors de la réunification de l’Allemagne.

Créé: 18.08.2019, 19h02

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