«Le malaise face à la globalisation est le principal carburant du populisme»

Élections européennesLe national-populisme peut-il devenir un courant majoritaire en Europe? Analyse d’une tendance lourde, avec le politologue Jean-Yves Camus.

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Matteo Salvini, le bouillonnant ministre de l’Intérieur italien et chef de file de la Lega, en est convaincu: fin mai, les élections européennes marqueront l’avènement du «nouveau printemps de l’Europe» et «la renaissance des valeurs du continent», en opposition à celles de «l’Europe des bureaucrates». La formule, Salvini l’a prononcée début janvier à Varsovie, lors d’une rencontre avec son homologue polonais Joachim Brudzinski.

Italie, Pologne, Hongrie, République tchèque, Autriche… Dans l’Union européenne, la voix des tribuns eurosceptiques ayant accédé au pouvoir semble résonner de plus en plus fort, les alliances se nouent et les ambitions s’affichent en vue des élections européennes qui se tiendront entre le 23 et le 26 mai. L’année 2019 est-elle celle de tous les dangers pour la construction européenne? Et comment expliquer la montée en puissance de ces courants? L’analyse avec Jean-Yves Camus, expert des droites extrêmes en Europe et directeur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès, à Paris.

La carte de vingt ans d’élections législatives en Europe montre à quel point les partis nationalistes, eurosceptiques, antiélites sont désormais ancrés dans le paysage politique. Il ne s’agit plus de poussées de fièvre, mais d’un phénomène installé, durable…

Oui, cela fait même un moment que ces formations ne représentent plus un phénomène cyclique, transitoire. Depuis le milieu des années 1990, une nouvelle famille de droite, le national-populisme, s’est installée durablement dans la quasi-totalité des parlements nationaux en Europe. Ce qui est marquant, c’est la tendance à percevoir encore ce phénomène, dans nos démocraties européennes, comme une anomalie. Cela s’explique parce que les schémas idéologiques d’après-guerre sont encore bien présents. Après la Seconde Guerre mondiale, l’idée que le fascisme ne se reproduirait jamais a façonné les mentalités. Cela relève de la conviction, mais ce ne peut être une certitude. Et ce n’est plus de fascisme dont il s’agit, exception faite de l’Aube dorée grecque et de Notre Slovaquie.

Aucun pays n’est à l’abri? Que penser de l’émergence de Vox, en Espagne, pays qu’on croyait en effet vacciné après quarante ans de franquisme?

L’arrivée de Vox n’est pas du tout une surprise. Cette formation émerge des cendres du Parti populaire, parti attrape-tout, qui a toujours fait coexister en son sein les conservateurs classiques et les courants les plus réactionnaires, voire nostalgiques du franquisme. Or le Parti populaire, rongé par les affaires de corruption, s’est effondré, et il est probable que sa chute ne va pas s’arrêter là. À partir de là, tout remonte à la surface: Vox a le champ libre pour s’exprimer et progresser. D’autant que la crise catalane, synonyme de péril pour l’unité de la nation espagnole, lui donne du carburant.

Le destin du PP est à l’image de la crise, profonde, que traversent les partis libéraux et conservateurs en Europe. Ils se font peu à peu remplacer par une nouvelle droite, tout comme les sociaux-démocrates se font déborder sur leur gauche. La tendance est lourde, elle ne va pas s’arrêter.

Quels sont les facteurs qui expliquent le succès durable en Europe des formations qualifiées de populistes?

Le premier facteur, c’est le malaise face à la globalisation. Celle-ci vient bousculer de manière brutale les modes de vie. La transformation rapide d’une société industrielle vers une société de services a fait des dégâts, tout comme la transformation d’une économie protégée vers une économie mondialisée. Tout le monde n’y trouve pas son compte. À cela s’ajoute un chamboulement identitaire très perceptible. L’Union européenne n’a pas réussi à élaborer un «narratif européen».

C’est-à-dire?

Nombre de gens ne savent pas définir ce qu’est un Européen et perçoivent l’UE comme une construction froide, distante et pas si démocratique que cela. Bref, l’identité européenne n’existe pas, c’est le fait national qui prévaut. Or l’intégration poussée se heurte à cette réalité et crée des chocs. Ceux-ci se retrouvent dans l’expression des urnes. C’est particulièrement frappant en Europe de l’Est: les États ont parfaitement adhéré au modèle économique bénéficiaire que leur apporte l’UE, mais en aucun cas ils n’ont l’intention d’adopter le modèle sociétal occidental. À cette tension identitaire au sein de l’Europe se superpose encore le facteur multiculturel amené par la globalisation. Tout le monde n’accepte pas que son pays devienne multiculturel. C’est un autre facteur, objectif, qui fait monter le national-populisme.

Les élections européennes de mai prochain constituent un objectif prioritaire pour les Salvini, Marine Le Pen et autres tribuns d’extrême droite. Faut-il s’attendre à un bouleversement majeur des équilibres au sein du Parlement européen?

Les objectifs clamés par les tenants du national-populisme sont ceux d’une représentation majoritaire. La probabilité qu’ils y arrivent est très faible, mais il pourrait y avoir une importante minorité de blocage. Il faut tout de même garder à l’esprit que ces partis ne forment pas un bloc monolithique. Ils ont leurs divergences, tous ne s’entendent pas. Au Parlement européen, pour exister, ils doivent former des alliances et faire des compromis. Ils ont certes une vision commune sur certains sujets, comme l’immigration, la gouvernance de l’UE, l’Europe qui doit être celle des nations. Mais leur dessein stratégique reste avant tout centré sur les préoccupations nationales.

Le dessein européen peut-il néanmoins être remis en cause?

Oui, mais c’est à l’échelle des nations que cela se joue. Le Brexit en est l’expression la plus flagrante, mais aussi les pressions permanentes que les gouvernements eurosceptiques mettent sur Bruxelles. Le modèle idéal du national-populisme, c’est le retour à l’Europe des années 1960. Des États-nations souverains participant à un marché commun minimal. C’est aussi le modèle idéal de Trump et de Poutine, car il affaiblirait considérablement l’Europe. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ces deux acteurs s’érigent en partenaires privilégiés du courant national-populiste en Europe.

Avec l’émergence de courants hors système, à l’instar de celui des «gilets jaunes» en France, assiste-t-on à l’expression d’une nouvelle forme du populisme?

On voit en tout cas à quel point les partis, globalement, ont été empruntés face à ce mouvement protéiforme, aux multiples revendications. Il faudra voir ce qu’il en adviendra, entre ceux qui ont créé une liste pour les élections européennes et la frange de ceux qui s’activent contre le système en en refusant les règles du jeu démocratique. On a beaucoup dit que les «gilets jaunes» représentaient le peuple. En fait, il s’agit de l’expression de la masse, qui s’exprime hors des canaux traditionnels du système politique, et est donc susceptible de devenir hors contrôle. On peut comprendre l’angoisse du gouvernement français face à cette masse, qui s’en prend aux médias, aux élites, à des représentants de l’État, et pas seulement à travers une violence symbolique. Et, comme toujours lorsque la masse s’emballe, la graine du totalitarisme peut germer.

Créé: 04.03.2019, 16h08

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