Presque rien dans la valise mais toujours en marche

PortraitActiviste éclairé par la non-violence gandhienne, Rajagopal P.V. souhaite porter le message d’un nouvel ordre mondial à pied de Delhi à Genève.

Image: Steeve Iuncker-Gomez

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arcourir en un peu moins d’un an plus de 10 000 km à travers une douzaine de pays pour secouer la conscience du monde. Porter la voix des plus pauvres jusqu’au cœur de la Genève internationale. Rajagopal P.V. ne craint pas de soulever les montagnes. On s’attend à rencontrer un illuminé ou un Titan. On se retrouve en face d’un homme petit en taille et en ego, immensément bienveillant et résolu. Le nouveau Gandhi, dit-on de lui. Il s’en amuse: «Oh, vous savez, il y a aujourd’hui dans le monde un Gandhi palestinien, un Gandhi canadien, français, sri lankais… C’est une façon de reconnaître l’engagement de quelqu’un. Si on l’affirme pour moi, ça signifie que je fais du bon travail. Je n’accorde pas plus d’importance à cela. Même si tout ce que j’entreprends doit refléter son esprit. Cela peut bien sûr agacer certains. Il y a trois choses sur lesquelles je ne transige jamais: me concentrer sur les plus faibles, que justice leur soit rendue, en recourant à la non-violence.»

Très tôt, le petit Indien, Dieu sait pourquoi, a coutume de donner nourriture et vêtements à ceux qui en manquent… jusqu’à irriter sa mère. Contrainte de bosser dur pour élever et nourrir cinq enfants pendant que le père en lutte contre les Britanniques se cache de la police dans les montagnes. Il faut imaginer un Kerala tropical et pauvre, la peur des tigres qui viennent dévorer le bétail au village pendant la nuit, des singes et des serpents partout et la forêt profonde où les enfants vont chercher du bois et des fruits. À 6 ans, déjà loin de son village, Rajagopal entre en résonance avec le Mahatma dans une de ses écoles. «Tous les élèves filaient et tissaient. Nous étions initiés à Gandhi par l’action, loin des théories.» Et comme cet enseignement prône de laisser faire aux enfants ce qu’ils désirent, notre préado entre en kathakali. La musique et ce théâtre dansé tout en couleur et en rituel le tiennent six ans. Puis, lassé de ne nourrir que son ventre, le Kéralais opte pour une formation en ingénierie agricole… à Sevagram, dans l’ashram où Gandhi a passé ses dernières années.

À l’aise devant une foule

Si Rajagopal est un travailleur acharné, au mépris parfois de sa santé, il le doit à sa mère. S’il a pour seul toit une petite valise, c’est qu’il a vécu toute sa vie en communautés et qu’il va désormais de meeting en meeting, de conférence en conférence, de formation à la non-violence en formation… Lui qui a été sanglé dans des costumes bariolés, outrageusement et artistiquement maquillé, se trouve à l’aise devant une foule et sait lui parler. Convictions, sincérité, cohérence, les mots simples qu’il utilise, son art de raconter des histoires inspirent l’auditoire. Et son sens de l’humour fait mouche. En tête-à-tête, il rit souvent: franchement, d’une joie non feinte. Son sourire accueille comme la force et la douceur de son regard marron. Son côté râblé, une pointe de rauque dans la voix fixe l’homme dans la gravité du combat qu’il mène et le pose sur le sol. Contact facile, gestes expressifs, propos naïfs mais chauffés à blanc par la force de vérité, son discours réveille.

Mais comment fait-il pour déjouer les pressions, à quel vent rafraîchit-il son enthousiasme? «À force de mobiliser les jeunes et d’œuvrer pour le changement, j’ai fini par comprendre qu’il n’y avait pas à s’exciter.» Il cite la Bhagavad Gitâ ( ndlr: écrit fondateur de l’hindouisme ) dans sa langue et traduit: «Ne sois pas triste dans la tristesse ni trop joyeux dans la joie! Ça m’aide énormément car je sais que l’on ne peut pas bâtir un vaste mouvement sans calme, soins et amour. L’inspiration vient de la mission: obtenir gain de cause pour les plus démunis. C’est comme un feu en moi.»

À trop entendre «les problèmes sont globaux», Rajagopal et son épouse canadienne, Jill Carr-Harris, ont décidé de porter les solutions locales au niveau le plus haut. Et de concevoir Jai Jagat, une campagne axée sur une longue marche pour la justice et la paix, hors des frontières indiennes. Marcher est depuis longtemps leur affaire. Entre 2006 et 2018, cinq marches réunissant des milliers de personnes du mouvement Ekta Parishad (le forum de l’unité) ont secoué l’Inde. Revendiquer le droit à la terre et aux forêts pour les indigènes en marge de la société moderne. Transformer les lois agraires afin que les collectivités locales ne soient pas dépouillées et redonner les moyens de leur existence aux paysans sans terre. Avec à la clé le succès, comme à Agra en 2012, lorsque le gouvernement indien signe un accord devant 100 000 marcheurs. Et lorsque le gouvernement suivant, nationaliste celui-ci, veut faire machine arrière, ils marchent encore jusqu’à ce qu’il plie ou perde le pouvoir comme, l’an dernier, dans les États du Rajasthan, du Madhya Pradesh et du Chhattisgarh.

Marcher: politique et spirituel

«Marcher, car comment être crédible si l’on ne souffre pas soi-même? Bien sûr, on peut s’asseoir dans un salon climatisé et parler des changements à faire. Est-on crédible? Souffrir vous rend spirituel, conscient de vous-même, de votre corps, de votre relation avec la nature et le monde. Marcher est un acte politique et spirituel. C’est un pouvoir qui augmente avec le nombre des marcheurs.»

Jai Jagat traversera le canton de Vaud en été 2020. Son coup d’envoi en Inde, cet automne, coïncide avec les 150 ans de la naissance de Gandhi. Marches pour le climat, marches des femmes, le message de Rajagopal résonne déjà. La confluence de tous ces pas – d’autres marches convergeront vers Genève en septembre 2020 – et de millions d’autres, il en est convaincu, peut transformer le monde. Il le rappellera aux parlementaires fédéraux qu’il rencontrera jeudi à Berne.

Créé: 19.06.2019, 09h22

Bio Express

1948
Rajagopal P.V. (il cache son nom pour déjouer les castes) naît à Thillenkery, en Inde, le 6 juin.
1969
Monte un an dans un train qui parcourt l’Inde à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance de Gandhi.
1972-1976
Mène des actions de pacification dans des régions infestées de bandits qui finissent par déposer les armes.
1989
Entraîne des milliers de jeunes ruraux à prendre leur destin en main.
1991
Fonde Ekta Parishad (le forum de l’unité, en hindi), mouvement non violent aidant les populations à contrôler les ressources qui leur permettent de subsister.
1993
Rencontre Jill Carr-Harris qu’il épouse en 2000.
2006, 2007, 2012, 2015 et 2018
Marche en Inde avec des dizaines de milliers de personnes principalement entre Gwalior et Delhi.
2012
Prix des droits de l’homme du Chapitre des droits de l’homme à Genève.
2019
La marche Jai Jagat part d’Inde le 4 octobre et passera dans le canton de Vaud en septembre 2020.

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