«Le véritable problème de santé de Gaza, c’est le traitement du cancer»

Proche-OrientLe médecin français Christophe Oberlin connaît très bien Gaza où il se rend régulièrement. Il donnera mardi soir une conférence au CHUV. Entretien.

Le médecin français Christophe Oberlin

Le médecin français Christophe Oberlin Image: DR

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Le Dr Christophe Oberlin est un habitué de Gaza. Militant pro-palestinien de longue date, ce professeur de médecine à l’Université Paris VII et chirurgien à l’hôpital Bichat est l’un des meilleurs connaisseurs du petit territoire placé sous blocus par Israël. Invité par la Centrale sanitaire suisse romande (CSSR) et le Mouvement des étudiants travaillant contre les inégalités d’accès à la santé (METIS), il sera mardi soir à Lausanne où il donnera une conférence sur la situation sanitaire dans la bande de Gaza (*), huit mois après la fin de l’opération israélienne «Bordure protectrice».

A quand remonte votre dernier séjour à Gaza?
Au mois de mars. J’y vais trois fois par an depuis fin 2001. D’habitude en mars, juillet et décembre.

Les Israéliens vous font-ils des difficultés pour y aller?
Il y a eu énormément de changements après le coup d’Etat du maréchal al-Sissi en Egypte, le 3 juillet 2013. Depuis lors, et comme l’entrée depuis l’Egypte est impossible, on sait à l’avance si on a l’autorisation de l’armée israélienne ou pas d’entrer à Gaza. Avant on ne le savait pas avant de se retrouver au point de passage où l’on pouvait parfois attendre des jours. Mais là, je sais depuis quinze jours que j’ai une un permis pour six mois.

De manière générale, comment qualifieriez-vous la situation sanitaire de Gaza, huit mois après la fin de l’opération israélienne « Bordure protectrice », et alors que le blocus est toujours en place?
D’une manière générale, la situation sanitaire de Gaza est assez bonne, parce que contrairement à ce que beaucoup de gens croient, si l’on regarde les chiffres de l’OMS publiés tous les mois, dans la plupart des créneaux, que ce soit l’espérance de vie, la surveillance de la grossesse, la mortalité infantile, Gaza se situe dans les pays moyennement voire supérieurement développés. A Gaza, le niveau de la médecine est très haut, mais ce qui pèse terriblement, ce sont les effets du siège.

C’est-à-dire?
Il y a les attaques régulières qui provoquent une véritable hémorragie, mais les plus graves sont les effets permanents du blocus. En particulier, le problème du cancer est absolument dramatique, parce que depuis que le siège s’est aggravé en 2006, tous les systèmes de dépistage, de traitement des cancéreux, les radiothérapies, tout ça est bloqué. Et donc, le véritable problème de santé de Gaza, c’est le traitement du cancer.

Quels leçons avez-vous tiré de la dernière guerre, notamment sur la prise en charge des quelque 10'000 blessés?
Les armes les plus modernes ont été utilisées par Israël, et 80% des morts sont décédés à leur arrivée à l’hôpital. Parmi les 15-20% restant, il y avait un dispatching des blessés tout a fait remarquable. Avec les trois dernières guerres, les Palestiniens ont beaucoup progressé dans l’accueil des blessés les plus graves, avec une file pour les "walking-talking" (ceux qui marchent et qui parlent), qui vont dans une direction, ceux qui vont directement en salle d’op et ceux en réanimation. Tout ça avec des accès bloqués aux familles pour éviter la pagaille. C’est remarquable, au point que deux articles du Lancet ( la revue médicale britannique qui fait référence, ndlr) ont été consacrés à la prise en charge médicale lors des dernières guerres de Gaza. La médecine à Gaza est au stade de la publication dans les revues spécialisées. C’est complètement paradoxal !

Huit mois après la fin des hostilités, peut-on dire que l’on est plutôt dans une phase où l’on doit soigner les âmes plutôt que les corps?
C’est assez vrai. Mais d'abord, je voudrais dire qu'en quinze ans de missions à Gaza, j’ai travaillé dans les domaines que je connais, c’est-à-dire la chirurgie des membres, des séquelles paralytiques. Et dans ce domaine, les chirurgien gazaouis ont beaucoup progressé. L’été dernier, ils ont beaucoup opéré en urgence ou en semi-urgence, ce qui fait qu’il n’y a pas eu de séquelles lourdes à traiter secondairement. Dans les autres spécialités c’est la même chose. Ce qui est extraordinaire au cours de ces dix dernières années, c’est la progression du niveau médical. Une progression qui s’est d’ailleurs concrétisée au mois de mars par un congrès de chirurgie à Gaza.

Et les problèmes psychiatriques?
Ce sont des problèmes très importants, mais les structures de la société et de la famille sont les mieux adaptées pour s’occuper de ce genre de traumatisme. L’effet familial, l’effet de groupe jouent de manière remarquable. Sans oublier la religion qui a fait un retour remarqué, comme le disent eux-même les Palestiniens. Sous la pression extérieure, on retourne à la mosquée, c’est clair.

Où en est-on de la reconstruction des infrastructures médicales, notamment de l’hôpital Al-Wafa?
Là c’est véritablement la catastrophe, car avant le coup d’état en Egypte, la croissance était de 11,5% par an à Gaza, avec un moteur qui était la (re) construction. Depuis la fermeture de la frontière avec l’Egypte, les matériaux ne passent plus et Israël n’autorise que quelques rares projets internationaux. Autrement dit, l’hôpital Al-Wafa et son quartier qui ont été complètement rasés sont restés dans cet état. Cela dit, très intelligemment, on a laissé a des petites entreprises de casse locales le soin de rendre constructible les zones détruites, en récupérant les matériaux sur lesquels ils se payent! Gaza est ainsi devenu la plus grosse entreprise de récupération du monde. Mais le problème c’est que pour reconstruire il faut du ciment. Or il y a un embargo quasi-total sur le ciment de la part d’Israël. C’est épouvantable et personne ne proteste.

Finalement, où en est-on aujourd’hui sur le plan des infrastructures médicales? Les médecins gazaouis doivent-ils encore bricoler?
Non, on ne bricole pas. Vous avez une autonomie dans la quasi-totalité des spécialités. Il n’y a des besoins que dans les ultra-spécialités. Pour le reste, il y a des dotations de l’Autorité palestinienne qui passent par Israël. Mais c’est tout le système d’approvisionnement en pièces détachées ou médicaments qui passaient par l’Egypte qui est désormais bloqué. Cela dit, le système médical est en ordre de fonctionner et fonctionne bien, hormis les réserves sur la question du cancer. La question des bâtiments détruits concerne plus le logement que le système de santé. En mars, lors de ma dernière visite, des milliers de Gazaouis vivaient encore dans des écoles réquisitionnées.

Et sur le plan sanitaire?
Il y a de gros problèmes de sanitation, c’est-à-dire d’eau potable, de traitement des eaux usées, des ordures. Là tout est dans un très mauvais état.

Que pensez-vous du travail de L’UNWRA (l’agence de l’ONU en charge des réfugiés palestiniens ) et de son nouveau commissaire général, le Suisse Pierre Krähenbühl?
L’UNRWA fait partie des très rares organisations internationales qui ne soient pas critiquées par la population de Gaza. Et par ses dirigeants, dont, par ailleurs, on donne une image totalement caricaturale. L’UNWRA dont l’indépendance politique est remarquable joue un rôle capital à Gaza. Son chef suisse fait partie de ces rares voix occidentales capables de s’élever pour dire quelque chose.

Quelles relations entretenez-vous avec le Hamas? Qu’en pensez-vous?
Je connais ses hauts dirigeants qui sont devenus des amis pour la plupart. Depuis des années, ils demandent le recours au droit. Ils sont très heureux de savoir qu’il y a désormais deux procédures contre Israël devant la Cours pénale internationale (CPI). Israël et les Occidentaux font croire que le Hamas craint la justice internationale or il n’en est rien. Le Hamas ne craint pas la CPI. On est aujourd’hui à un tournant qui est le tournant du droit. Soit ça fonctionne, soit ça va être un drame absolu.

Votre conclusion de médecin?
Gaza est un endroit du monde où la médecine est de haut niveau, mais le blocus rabaisse ce niveau aux dépens de ceux qui meurent en silence, c’est-à-dire les dialysés, les diabétiques, les cancéreux qui n’ont plus les produits ou les appareils pour leurs traitement. C’est une mort lente.

(24 heures)

Créé: 27.04.2015, 18h39

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*Auditoire Yersin du CHUV, à Lausanne à 18h.

Un hôpital, à Gaza (Image: DR)

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