«L’Afghanistan redeviendra un sanctuaire pour les terroristes»

Pourparlers de paixEn négociant avec les talibans, l’Occident abandonne une fois de plus les Afghans, estime l’ex-diplomate Chékéba Hachémi.

Shir Mohammad Abbas Stanikzai (au centre), le négociateur en chef des talibans afghans.

Shir Mohammad Abbas Stanikzai (au centre), le négociateur en chef des talibans afghans. Image: Maxim Shemetov/Reuters

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Les tractations s’intensifient entre les États-Unis et les talibans en vue de parvenir à un accord de paix avant la présidentielle afghane de juillet. Une «ébauche» de traité a été établie avec les insurgés islamistes pour mettre un terme à cette guerre qui dure depuis dix-sept ans, a annoncé à la fin de janvier l’émissaire américain pour l’Afghanistan, Zalmay Khalilzad.

Et un nouveau cycle de négociations s’ouvre ce lundi à Doha. Selon le diplomate, les «étudiants en théologie» qui réclament une constitution islamique se sont engagés à interdire leur territoire à tout mouvement terroriste, en échange du retrait total des troupes américaines et de l’OTAN. Pour Donald Trump, il y a urgence. Le locataire de la Maison-Blanche entend tenir sa promesse de campagne en tournant rapidement la page de cette intervention militaire qu’il juge inutile et coûteuse.

Cet empressement à négocier un accord de façade avec des fondamentalistes sunnites qui dictent leurs conditions inquiète au plus haut point. Une situation que dénonce avec force Chékéba Hachémi, première femme diplomate afghane en 2001, qui a abandonné sa carrière politique en 2008 après avoir dénoncé la corruption du gouvernement Karzai et qui poursuit aujourd’hui, à 44 ans, son combat pour l’éducation des filles et des femmes à travers son ONG Afghanistan libre.

Comment interprétez-vous ces négociations avec les talibans?
De quelles négociations parle-t-on? Il n’y a pas de négociations. Le 21 janvier, alors que les pourparlers de paix se poursuivaient au Qatar, les talibans revendiquaient un attentat qui a fait près de 130 morts parmi les membres des forces de sécurité afghanes dans le centre du pays. Ces discussions sont un leurre et ne servent qu’à préparer la sortie des Américains.

Comment en est-on arrivé là?
La communauté internationale abandonne une fois de plus l’Afghanistan, comme elle l’a fait en 1999 lorsque les talibans, avec le soutien du Pakistan, avaient lancé leur offensive contre l’opposition emmenée par le commandant Massoud. Les forces de la coalition sont intervenues en 2001, suite au 11 septembre. Leur but était d’éliminer les talibans et Al-Qaida et d’aider le pays à se reconstruire. Aujourd’hui, après avoir conclu les accords de Bonn, de Tokyo, de Bruxelles et de Paris et après avoir dépensé des milliards, les Occidentaux se retirent en se donnant bonne conscience en négociant avec les talibans. Ils laissent ainsi le pays entre les mains du terrorisme international, et ce en évacuant totalement les autorités afghanes de la négociation.

Comment expliquez-vous que les autorités afghanes soient exclues de ces discussions?
Le gouvernement du président Ash­raf Ghani a été mis en place avec l’appui de la communauté internationale et les talibans refusent de négocier avec une autorité qu’ils considèrent comme une marionnette de Washington. Ils ont aussi appelé à tuer tous ceux qui, de près ou de loin, ont collaboré avec les «mécréants», soit avec l’Occident. Or, la seule économie qui existe en Afghanistan étant celle qui a été créée par la présence étrangère, la majorité de la population est concernée. Quant aux femmes, totalement exclues de ces pourparlers, elles craignent un retour en arrière et le non-respect des progrès et des libertés qu’elles ont durement acquis ces dernières années. Comment parler de paix dans ces conditions?

Y a-t-il un risque que les talibans reviennent au pouvoir?
Oui, absolument. Ils sont déjà actifs dans 70% du pays et sont appuyés par les djihadistes du groupe État islamique qui arrivent par l’Ouzbékistan ainsi que les talibans et membres d’Al-Qaida du Pakistan voisin. Si les Américains se retirent, ce n’est pas l’armée afghane – peu formée et qui ne cesse de perdre des hommes – qui les empêchera de revenir à Kaboul. À cause de la complaisance internationale, on est en train d’assister à la naissance d’un «Terroristan». Les Américains sont en passe de tirer leur révérence sans qu’aucun bilan ne soit fait sur ces années de présence étrangère. Rien n’est prévu pour garantir la pérennité des institutions politiques et militaires ni pour préserver les progrès accomplis pour les droits humains. Les femmes et les milliers d’Afghans qui ont travaillé pour la communauté internationale et les armées étrangères seront les premières victimes de ce désastre programmé.

Le commandant Massoud, dont vous étiez proche, avait mis en garde la communauté internationale en 2001…
Lors de sa visite au Parlement européen, à Strasbourg, en avril, cinq mois avant son assassinat par deux membres d’Al-Qaida, il avait déclaré: «Si vous ne nous aidez pas aujourd’hui à combattre le terrorisme international présent en Afghanistan, demain il se propagera chez vous et ce sera trop tard.» Si les talibans reviennent au pouvoir, la situation sera pire qu’entre 1996 et 2001. À l’époque, Ahmed Chah Massoud avait réussi à garder 3% du territoire afghan. Aujourd’hui, il n’y a plus de Massoud dans notre pays.

Créé: 24.02.2019, 21h42

À la table des négociations

Maintenant qu’ils sont redevenus fréquentables, les talibans n’ont plus besoin de se cacher. Ils ont d’ailleurs annoncé avoir renforcé leur équipe de négociateurs en vue de la suite des pourparlers de paix ce lundi, au Qatar. Ils seront 14, contre 11 précédemment. Parmi eux, plusieurs chefs de file historiques du mouvement, dont cinq ex-détenus de la prison de Guantánamo libérés en 2014 en échange d’un officier américain.


Pour compléter la délégation, le porte-parole des talibans a aussi demandé la libération de Anas Haqqani – frère de Sirajuddin Haqqani, l’adjoint du leader des talibans, Hibatullah Akhundzada –, arrêté en octobre 2014 par les services secrets afghans. Le réseau Haqqani, fondé par leur père Jalaluddin Haqqani, décédé en septembre, est considéré comme un groupe terroriste par les États-Unis. Y.V.

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