Ahed Tamimi, le nouveau visage de la résistance palestinienne

Proche-OrientIcône pour les uns, provocatrice pour les autres, la jeune militante doit être jugée ce mardi pour avoir frappé un soldat israélien. Reportage dans son village.

Le père d’Ahed, Bassem brandit un panneau annonçant le nombre de personnes ayant déjà demandé la libération de sa fille. A droite, l’épisode du 15 décembre qui vaut à la jeune femme d’être traînée en justice

Le père d’Ahed, Bassem brandit un panneau annonçant le nombre de personnes ayant déjà demandé la libération de sa fille. A droite, l’épisode du 15 décembre qui vaut à la jeune femme d’être traînée en justice Image: Sabrina Myre

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Depuis le jour où Ahed Tamimi a giflé un soldat israélien, filmée avec un smartphone par sa mère, Nariman, la maison familiale a pris des allures de QG à Nabi Saleh. Une odeur de café à la cardamome flotte en permanence dans le salon où se succèdent journalistes et militants. Son père, Bassem, a l’habitude. «La caméra est notre meilleure arme», lance-t-il, fier de son adolescente à la crinière blonde et bouclée qui se bat contre l’occupation des territoires palestiniens. La vidéo, après avoir fait le tour du monde, l’a conduite en prison. Son procès doit s’ouvrir ce mardi devant un tribunal militaire, après déjà deux reports. «Du théâtre!» ironise Bassem, qui ne s’attend à rien sauf à une lourde peine pour sa fille devenue un symbole.


Edito: Une gifle dans le silence


Tout s’est joué le 15 décembre. Ahed est en colère, relate le père, après avoir appris que son cousin Mohammed, 15 ans, s’est fait briser le crâne par une balle en caoutchouc tirée par un soldat. Comme tous les vendredis dans les collines, les «shebab» – jeunes en arabe – affrontent l’armée israélienne avec des frondes, le visage dissimulé sous un keffieh. Le village de 600 habitants fait face aux toits rouges de la colonie de Halamish où vivent illégalement plus de 1300 Israéliens.

Eau détournée

Depuis une décennie, des villageois palestiniens, les Tamimi en tête, protestent contre le détournement d’une source d’eau au profit des colons. Ce jour-là, la tension est décuplée par l’annonce récente de Donald Trump sur la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël. Deux soldats, casqués et flanqués de mitraillettes, sont postés dans la cour d’Ahed, bien déterminée à les expulser à coups de pied et de poing. La scène a piqué les Israéliens au vif. Pour le ministre de l’Éducation, Naftali Bennett, Ahed Tamimi doit «finir ses jours en prison». La désormais célèbre gifle d’une ado de 17 ans à un soldat impassible a été reçue comme une humiliation nationale. Elle a même ravivé le débat sur le comportement attendu des soldats: répliquer ou garder son sang-froid? «Son geste n’a pas mis leur vie en danger. Mais c’est une provocation qui pourrait entraîner plus de violences. Le juge en tiendra compte», explique Pnina Sharvit Baruch, chercheuse à l’Institut d’études de la sécurité nationale.

Du grand «Pallywood» (contraction de Palestiniens et Hollywood), plaident les détracteurs de la famille Tamimi, qui l’accusent de sacrifier ses enfants dans des mises en scène sur la ligne de front.

Militantisme familial

Le militantisme des Tamimi ne date pas d’hier. Sur son balcon, Bassem montre les traces laissées par une balle et des bombes lacrymogènes. «Il n’y a aucune culpabilité à se défendre contre l’occupation. Il est légitime d’apprendre à nos enfants à ne pas avoir peur», plaide le militant endurci, lui-même emprisonné à neuf reprises. Sa fille, la seule d’une fratrie de quatre enfants, est déjà bien connue. En 2012, elle apparaît sur une photo, toute frêle, le poing levé face à un soldat. Trois ans plus tard, on la voit en mordre un autre qui tente d’immobiliser un enfant au sol. Aujourd’hui, douze chefs d’accusation pèsent contre Ahed Tamimi, dont agression aggravée. «Ahed Tamimi n’aura pas un procès équitable», déplore Sahar Francis, directrice de l’association Addameer pour la défense des droits des prisonniers palestiniens. L’avocate explique que toute menace à la sécurité est considérée comme un crime devant le tribunal militaire. Ce qui laisse bien peu de place à la contestation. «Israël bafoue les conventions internationales», ajoute-t-elle. Interrogatoires agressifs, détention administrative et «parfois même torture pour obtenir des aveux», affirme Sahar Francis. Comme Ahed, jusqu’à 350 mineurs sont détenus dans les prisons israéliennes. La jeune Tamimi a été arrêtée en pleine nuit, quatre jours après l’altercation, puis emprisonnée. Sa mère aussi.

Rêves brisés

Dans la chambre d’Ahed, rien n’a bougé depuis deux mois. Réservée et studieuse décrit Bassem, elle rêvait de devenir joueuse professionnelle de football. Elle pense maintenant à devenir avocate. «Le conflit tue les rêves de nos enfants», souffle-t-il, assis sur le lit de sa fille. Il répond présent à chaque audience devant le tribunal pour croiser son regard azur, comme le sien: «Le monde entier devrait se sentir coupable pour elle et pour toute la génération sacrifiée.» (24 heures)

Créé: 13.02.2018, 07h33

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