À Bethléem, Noël à l’ombre du mur et des colonies

ReportageLa ville qui a vu naître Jésus selon les chrétiens attire chaque année des milliers de pèlerins à Noël. Une fête au goût amer pour les Palestiniens, confrontés le reste de l'année aux effets de l'occupation israélienne sur l'économie locale.

Le mur de sécurité israélien, dans la ville de Bethléem.

Le mur de sécurité israélien, dans la ville de Bethléem. Image: Keystone

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Sur la place de la Mangeoire de Bethléem, face à la basilique de la Nativité, la cloche du Père Noël résonne. Le ciel est bleu azur; deux touristes prennent un selfie devant la crèche en bois d’olivier; l’immense sapin est décoré de boules rouges et de petits rennes dorés; et sur les étalages des boutiques de souvenirs, les chapelets jouxtent les bonnets de Père Noël. Pas de doute, dans cette petite ville palestinienne de 25 000 habitants – qui revêt une importance particulière pour les chrétiens du monde entier – l’ambiance de Noël est là.

«On attend 1,4 million de touristes», fanfaronne Anton Salman, le maire de Bethléem. Un chiffre en augmentation depuis 2017. Sur place, les guides s’activent et indiquent la minuscule porte d’entrée de la basilique. Cette année, la ville capitalise notamment sur la restauration de la «Star Street» (la rue de l’Étoile) – celle empruntée par Marie et Joseph il y a plus de deux mille ans – et sur un minuscule morceau de bois, exilé depuis mille trois cents ans, revenu en Terre sainte il y a quelques semaines. Un centimètre de large, deux centimètres et demi de long, il pourrait être, selon l’Église, un fragment de la mangeoire originelle, celle dans laquelle est né l’enfant Jésus. Affairé par les cérémonies de ce 24 décembre, le maire l’affirme: «Ce Noël accueillera bien plus de touristes que les années précédentes.»

«C’est comme il y a deux mille ans, quand Marie est arrivée: il n’y a plus de place nulle part, explique Fadi Kattan, chef franco-palestinien. Les douze chambres du Hosh al-Syrian – guest-house située à moins d’un kilomètre de la basilique de la Nativité – ont été réservées des mois en avance; les trois services qu’il propose pour Noël dans son restaurant gastronomique sont complets et la liste d’attente augmente encore. Mais si la période de Noël est particulière, elle n’est pas représentative. «Le reste de l’année, les touristes viennent, visitent la Nativité, achètent un ou deux souvenirs puis repartent, poursuit-il. Est-ce que la moyenne de nuitées augmente à l’année? Est-ce que les dépenses des touristes augmentent? La réponse est non.»

Les effets de l’occupation israélienne, eux non plus, ne disparaissent pas pendant les fêtes. «Nos producteurs sont les premiers à en payer le prix », développe Fadi Kattan. Pour les agriculteurs installés tout autour de Bethléem, l’angoisse est quotidienne : dans ces terres encerclées par les colonies, l’accès à l’eau est limité, les checkpoints ralentissent – voire bloquent totalement – les livraisons, et certains produits – comme les chardons ou le za’atar – ont été interdits à la cueillette par les autorités israéliennes. «C’est une instabilité quotidienne, un challenge tous les jours : on ne sait jamais ce qui va arriver pour cuisiner, on ne sait pas si nos producteurs auront encore accès à leurs terres demain ou si elles auront été réquisitionnées pour y agrandir des colonies.»

Du haut de sa terrasse, Suhail Khalilieh fait la moue. Il pointe du doigt le mur de séparation et nous montre les maisons en pierre de taille blanche d’Har Homa – colonie juive qui surplombe la ville de Bethléem. « Elle s’étend chaque jour un peu plus, déplore ce chef du département de surveillance des colonies d’un institut de recherche local (ARIJ). Les Israéliens ont déjà prévu d’y construire des hôtels : la vue sur la ville y est imprenable. Je suis sûr que certains touristes ne se rendront même pas compte qu’ils ne logent pas à Bethléem mais dans une colonie.» On en compte déjà 23 dans le gouvernorat, en plus des quatorze avant-postes, des implantations qui ne sont pas légales selon Israël. «Tout cela rend le développement de notre ville de plus en plus difficile, explique ce moustachu d’une cinquantaine d’années. Il n’y a plus d’espace pour construire, certaines terres des Palestiniens sont réquisitionnées pour en faire des routes réservées aux colons et il y a de plus en plus de checkpoints… On suffoque! On a l’impression de vivre dans une prison touristique.» Son message est clair: si aujourd'hui les Rois mages voulaient entrer à Bethléem pour apporter leurs offrandes à la Vierge Marie et son nouveau-né, ils en seraient probablement empêchés à cause... du mur.

Les prix augmentant, la communauté chrétienne de Bethléem s’amenuise elle aussi. «À l’église, je ne vois plus que les plus vieilles générations. Sans leurs enfants, sans leurs petits-enfants: ils sont tous partis, affirme Munther Isaac, pasteur à l’église luthérienne de Bethléem. On est très inquiet pour le futur si la situation politique ne change pas. Et quand Washington affirme que les colonies ne sont plus illégales, on est en colère, mais c’est la suite logique de cette politique. On essaie de se dire que ça ne nous atteint pas.» Dans un demi-sourire, ce prêtre veut garder et espoir. Et l’affirme: «C’est la même chose chaque année: on se dit qu'à Noël prochain, ça ira mieux.»

Créé: 23.12.2019, 12h03

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