Les déplacés d’Idlib abandonnés à leur sort

SyrieL’offensive du régime syrien contre la poche rebelle a mis un million de personnes sur les routes. Seule une minorité a pu se réfugier en Turquie.

La province de Hatay est limitrophe de la Syrie. D’un côté de la frontière, la sécurité; de l’autre, une crise humanitaire sans précédent.

La province de Hatay est limitrophe de la Syrie. D’un côté de la frontière, la sécurité; de l’autre, une crise humanitaire sans précédent. Image: Getty Images

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Assis sur son lit au 3e étage d’un centre de réhabilitation à Reyhanli, dans le sud de la Turquie, Abdull Monem peine à cacher son désespoir. Depuis une dizaine de jours, ce Syrien originaire de la province d’Alep se prépare à une douloureuse chimiothérapie. Son ventre est dévoré par une tumeur. «Je ne peux rien avaler. Je perds trop de poids. Je ne sais pas combien de temps je vais tenir», soupire-t-il. Mais le centre de toutes ses craintes, confie-t-il, c’est sa famille restée en Syrie, sous le déluge de bombes que le régime de Damas et l’aviation russe déversent sur la dernière région rebelle du pays. «C’est un sentiment terrible. C’est trop douloureux de ne pas être avec eux.»

Ses proches ne sont pourtant qu’à quelques kilomètres, de l’autre côté de la frontière et du mur construit par l’armée turque pour la délimiter. D’un côté, la sécurité; de l’autre, la pire crise humanitaire en presque dix ans de guerre civile. Depuis début décembre, un million de personnes ont été déplacées par un assaut généralisé de Damas et de ses parrains, qui s’en prennent aux civils de façon indifférenciée.

Il y a quinze jours, Abdull Monem attendait dans la ville d’Al Atarib de pouvoir franchir la frontière et venir se faire soigner en Turquie. Au milieu de la nuit, l’enfer s’est déchaîné. «C’était l’apocalypse. Nous nous sommes enfuis sans rien d’autre que nos vêtements. Nous avons couru jusqu’à l’épuisement.» Il trouve refuge avec sa famille dans le camp de réfugiés de Sarmada, à quelques kilomètres du poste frontière de Bab al Hawa. Là, Abdull Monem reçoit l’autorisation de passer en Turquie. Sa famille reste. Le lendemain, le camp de déplacés est lui aussi visé.

Dans la nuit glacée

Sa femme et ses enfants s’enfuient à nouveau pour être bloqués par le mur frontalier. «Le premier soir, des habitants du coin ont distribué le peu de nourriture qu’ils avaient. Mes proches ont dû dormir sous un olivier, sans protection. Il faisait moins de zéro degré», relate-t-il. Lui peut voir la neige au sommet des collines depuis la fenêtre de son dortoir de Reyhanli. «Une ONG est passée le lendemain leur donner une tente, un peu de nourriture et de quoi se chauffer. Depuis, rien.» Tout manque. Les prix des denrées de base augmentent aussi drastiquement.

Ahmed, 42 ans, est lui aussi en Turquie pour des soins. «Je veux rentrer dès que possible auprès des miens», martèle-t-il. «Un kilo de pain coûte 400 livres syriennes là-bas (0,75 fr.)», dit-il. Le lait maternisé s’envole à 5000 ou 6000 livres. Une fortune pour des personnes qui, pour beaucoup, ont déjà été déplacées de force plusieurs fois.

«Je vivais à Alep-Est. J’ai été déplacé lorsque la ville est tombée aux mains du régime fin 2016», relate Ahmed. Depuis son arrivée à Sarmada, sa famille dépend de l’aide humanitaire. «Je ne suis pas à plaindre. Nous vivons dans un ancien magasin. Dans la rue, il y a des milliers de déplacés qui n’ont rien», dit-il. Dans ces conditions, la solidarité s’organise mais ne peut faire de miracle.

Se rendre au régime de Damas est impossible. «J’ai travaillé avec des ONG à Alep. Je suis un terroriste à leurs yeux. S’ils me capturent, je suis mort», explique Ahmed. La «reconquête» de la Syrie par le régime de Bachar el-Assad est une succession de villes dévastées et en partie vidées de leur population. Ceux qui refusaient ou ne pouvaient pas revenir sous le joug du «boucher de Damas» se sont tous retrouvés confinés dans la province d’Idlib, sans échappatoire. Jusqu’à cette nuit, la frontière était scellée.

Des centaines de milliers de personnes sont désormais entièrement dépendantes de l’aide humanitaire d’urgence. Et celle-ci manque cruellement. «La moitié de notre staff à Idlib est aussi déplacée», explique Fuad Sayed Isa, fondateur de l’ONG syrienne Violet, basée à Antakya, en Turquie. «La moitié des centres médicaux est hors service. Avec les moyens dont nous disposons, nous pouvons aider 10% des déplacés. Le reste dépend d’une réaction rapide de la communauté internationale», continue-t-il.

Manque d’argent

Or celle-ci n’a pour le moment sorti ni le carnet de chèques ni l’artillerie diplomatique pour faire cesser le carnage. «Sur les 500 millions de dollars nécessaires pour répondre à l’urgence, un dixième a été rassemblé», souffle l’humanitaire, qui souligne aussi les initiatives personnelles nombreuses et les dons individuels, malheureusement insuffisants. «C’est une bombe en puissance. Si la ville d’Idlib tombe ou que la situation se détériore encore, les déplacés seront forcés de franchir la frontière.» Et de conclure: «Nous avons les moyens humains et logistiques pour aider ces gens, il nous manque les fonds.»

Créé: 28.02.2020, 20h41

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