Le Liban, révolté, pointe du doigt les banques suisses

PotentatsDepuis la révolte populaire contre la corruption du pays, plus de 2,3 milliards de dollars ont été transférés vers la Suisse. Beyrouth a appelé Berne à l'aide.

Il y a une semaine, l'ambassade suisse de Beyrouth était encore entourée par des manifestants.

Il y a une semaine, l'ambassade suisse de Beyrouth était encore entourée par des manifestants. Image: EPA/WAEL HAMZEH / Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Dans un Pays du Cèdre en proie depuis quatre mois à un mouvement de contestation à l'encontre de la corruption «structurelle» minant le pays, la traque des centaines de millions exfiltrés du pays ces derniers mois par des responsables politiques et des hauts fonctionnaires est devenue d'une importance nationale. Il y a une semaine, l'ambassade suisse de Beyrouth était encore entourée par des manifestants, dans le sillage des pancartes «Gelez l'argent!» et «Rendez les fonds volés!» déjà brandies devant son portail fin janvier.

Berne demande des précisions

Depuis la fin décembre, les noms d'une vingtaine de figures politiques qui auraient mis à l'abri leur fortune sur des comptes helvétiques circulent dans la presse locale, exacerbant les rumeurs circulant sur des réseaux sociaux chauffés à blanc. Ces responsables auraient réussi à contourner la fermeture des banques ordonnée par les autorités monétaires durant les semaines ayant suivi le soulèvement du 17 octobre, puis l'interdiction de retirer plus d'un millier de dollars imposée par la suite.

L'émoi populaire est tel que le 29 décembre, l'agence officielle d'information ANI confirme que le procureur général a demandé «l'aide judiciaire» de la Suisse sur des transferts «suspects». Dans la foulée, le gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, demande à la Commission de contrôle des banques (BCCL) – la FINMA locale – ainsi qu'à la Commission anti-blanchiment du pays, la CSI, d'enquête sur ces sorties de fonds.

«Des informations complémentaires ont été demandées à Beyrouth»

À Berne, l’Office fédéral de la justice confirme avoir reçu une «commission rogatoire internationale» le 10 janvier 2020. «Des informations complémentaires, nécessaires pour y donner une suite favorable, ont été demandées aux autorités libanaises», explique une porte-parole. Selon une source libanaise au fait de cette requête, le ministère public libanais attendrait la conclusion imminente des recherches menées dans les banques du pays pour y répondre.

Interrogé sur ce dossier chaud par le parlementaire zurichois Fabian Molina dès le mois de décembre, le Conseil fédéral avait répondu «suivre de près les derniers développements au Liban», avant de s'en remettre à la FINMA. Contacté, le gendarme du secteur bancaire refuse de s'exprimer sur «un pays en particulier» ou sur les risques encourus par les établissements ayant reçu des virements libanais importants ces derniers mois.

Près de 2,7 milliards vers la Suisse

Le 7 février, dans une lettre annonçant au procureur général le résultat de ses investigations, le responsable de la BCCL, Samir Hammoud, a révélé que les montants transférés vers les banques suisses entre le 17 octobre – date du soulèvement – et le 14 janvier ont totalisé 2,376 milliards de dollars. Un chiffre également articulé par le président de la Chambre des députés, Nabih Berri. Une confirmation de ces montants est attendu de la part de la CSI, qui publie son rapport d'enquête parallèle en fin de semaine.

«Certains ont été tuyautés sur le blocage bancaire»

«Et ceci ne représente que les chiffres officiels», pointe Hassan Moukallek, responsable des magazines économiques du groupe LCIS. S'appuyant sur des chiffres de la Banque centrale libanaise – cette dernière ne les publie plus sur son site depuis le début de la crise – cet économiste ajoute que 300 millions avaient déjà pris le chemin de la Suisse entre début septembre et la fermeture des banques le 17 octobre. «Visiblement, certains ont été tuyautés sur la gravité de la situation et le blocage qu'elle allait exiger», estime ce consultant habitué des plateaux TV locaux.

Au total, sur près de 4 milliards de dollars ayant fui le pays depuis début septembre, ce sont donc 2,7 milliards qui auraient pris la direction de comptes helvétiques. Une hémorragie qui dépasse de loin les 100 millions qui, en moyenne, étaient transférés chaque mois vers l'étranger jusqu'à l'été dernier. Une étude publiée par l'Institute of International Finance – institution américaine dépendant des grands groupes bancaires – estime de son côté que les dépôts bancaires du pays ont fondu de plus de 10 milliards de dollars entre août et novembre dernier.

Les passeurs se sucrent

Comme toujours en cas d'embargo, les passeurs ont flairé le filon. «Certains directeurs de banques inscrivent un dépôt au nom d'un riche client dans leur filiale helvétique et, en échange, obtiennent une bonne partie des 8% d'intérêts que ce dernier touche sur la même somme déposée au Liban», décrit le spécialiste, rencontré dans un hôtel à Genève. D'autres jouent sur le fait que le blocage ne concerne que l'argent présent sur les comptes avant la fronde du 17 octobre et acceptent du liquide – facilement présenté comme de l'argent «récent» – pour l'exfiltrer à l'étranger, moyennant une retenue «allant jusqu'à 30% de la somme», selon Hassan Moukallek.

«L'effondrement remonte à la brève disparition de Saad Hariri fin 2017»

Le problème dépasse de loin l'argent noir de la politique levantine. La semaine dernière, la ministre de la Justice du nouveau gouvernement en place, Marie-Claude Najm, a demandé au procureur général de passer au crible l'ensemble des transferts bancaires vers l'étranger – en ne se limitant plus à ceux soupçonnés de corruption et en remontant jusqu'au 1er juillet dernier, bien avant le début du mouvement. «Les données montrent que l'effondrement des dépôts bancaires remonte à la mystérieuse disparition du premier ministre Saad Hariri en Arabie saoudite en novembre 2017 – avant sa réapparition à Paris – événement qui a probablement fait paniquer les riches déposants libanais», analyse de son côté Ugo Panizza, professeur d'économie de l'IHEID à Genève suivant de près cette crise.

À Beyrouth, plus d'une trentaine d'ONG se préparent à interpeller l'ambassade de Suisse en fin de semaine, dans une lettre ouverte qui, selon Hassan Moukallek, «met surtout la pression sur le gouvernement libanais». Lors de sa première rencontre avec le nouveau premier ministre libanais Hassan Diab, le 23 janvier, l'ambassadrice suisse Monika Schmutz Kirgöz l'avait déjà assuré de «la volonté de la Suisse de coopérer pour faire la lumière sur les rumeurs sur [ces] transferts d'argent».

Créé: 26.02.2020, 16h38

Articles en relation

La jeunesse libanaise en première ligne des manifestations

Liban Des dizaines de milliers de Libanais continuent à exiger le départ de leurs dirigeants, malgré l’annonce de réformes. Plus...

Drame sans fin pour les réfugiés syriens au Liban

Proche-Orient Entré dans sa quatrième année, le conflit syrien génère une misère de plus en plus difficile à juguler. Et l’exil de millions de gens. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.