Qui tue des civils en Syrie et en Irak? Une ONG brise le tabou

Bombardements L’ONG Airwars enquête sur le nombre de civils tués dans les bombardements en Syrie et en Irak. A ce jour, seuls les Etats-Unis ont admis avoir tué des innocents .

Ce jeune Syrien se recueille sur la tombe d’un proche. Dans ce conflit aux multiples acteurs, la reconnaissance de décès de civils à la suite de bombardements de forces extérieures est une réalité que les Etats rechignent à reconnaître.

Ce jeune Syrien se recueille sur la tombe d’un proche. Dans ce conflit aux multiples acteurs, la reconnaissance de décès de civils à la suite de bombardements de forces extérieures est une réalité que les Etats rechignent à reconnaître. Image: EPA

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Assis sous une carte de Mossoul et une seconde du Moyen-Orient, Chris Woods est en contact depuis quelques heures déjà avec ses collaborateurs basés en Irak et en Syrie. «Le siège de Mossoul a déjà duré quatre mois de plus que celui de Stalingrad. Le niveau de destruction est inimaginable et le nombre de civils tués progresse jour après jour.» L’organisation Airwars, qu’il a cofondée à Londres durant l’été 2014, dénombre les victimes civiles des bombardements réalisés par les forces étrangères en Irak et en Syrie. A ce jour, l’ONG estime qu’au moins 4118 civils ont trouvé la mort au cours des 22 858 frappes effectuées par les treize pays de la coalition dirigée par les Etats-Unis entre août 2014 et la fin de juin 2017. Et au moins 4557 par la Russie entre septembre 2015 et mars 2017. Ancien journaliste du groupe de télévision britannique de la BBC, notamment chargé de la couverture de plusieurs conflits, Chris Woods a été marqué par une citation en octobre 2011 du secrétaire général de l’Organisation du traité d’Atlantique Nord (OTAN) Anders Fogh Rasmussen: «Nous n’avons pas blessé de civils en Libye.»

«C’était faux, assure Chris Woods, et des enquêtes indépendantes l’ont prouvé, même si l’OTAN nie toujours.» L’émergence de Daech et sa rencontre avec le journaliste français Basile Simon, spécialisé en analyse de données, vont bouleverser son quotidien. «Nous avons anticipé le conflit à venir. Nous nous sommes demandé: pourquoi ne pas suivre et enquêter en direct sur une guerre? Cela nous permettrait d’enregistrer les données sur celle-ci, de vérifier les affirmations des belligérants et le nombre de victimes civiles.» Les deux hommes ne s’imaginaient pas qu’elle durerait aussi longtemps.

Leur travail commence avec les premiers des bombardements américains en Syrie et en Irak en août 2014. Grâce au soutien de trois organisations à but non lucratif, Airwars dispose aujourd’hui de huit employés à temps plein et à temps partiel et de douze volontaires «très qualifiés» installés en Irak, en Jordanie, en Turquie, aux Pays-Bas et aux Etats-Unis. La plupart d’entre eux sont originaires de Syrie ou d’Irak et parlent l’arabe. «Notre travail repose en grande partie sur leurs épaules, reconnaît-il. Comme les médias locaux ont quasi disparu, ils passent leurs journées à rechercher et à visionner des vidéos et des photos sur les bombardements postées sur les médias sociaux. Cette guerre change radicalement des conflits au Pakistan ou en Afghanistan car tout le monde dispose d’un téléphone portable. La durée de toutes les vidéos sur la guerre disponibles sur Internet est plus longue que la durée de la guerre elle-même!»

«Reconnaître qu’il y a des civils morts»

Les enquêteurs d’Airwars les comparent ensuite aux données officielles des belligérants. «Les membres de la Coalition et la Russie fournissent des informations sur les bombardements effectués, expose Eline Westra, employée d’Airwars à La Haye, aux Pays-Bas. Certains sont très transparents comme le Canada et les Etats-Unis, certains totalement opaques comme les Pays-Bas ou la Belgique, moins ouverts que l’Arabie saoudite ou Bahreïn, même si Bruxelles semble adopter une nouvelle approche. En confrontant toutes ces données, nous pouvons déterminer plus ou moins correctement qui est responsable des morts de civils.» Un rapport est publié chaque mois sur leur site.

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Chris Woods considère cette communication primordiale. Outre que «les militaires sont les premiers à dire qu’ils ne savent pas ce qu’il se passe au sol lorsqu’ils bombardent», il estime que «reconnaître qu’il y a eu des morts est le premier pas nécessaire pour limiter ceux-ci. Au final, peut-être que les populations syriennes et irakiennes estiment que ces morts sont le prix à payer pour être libérées de leurs occupants. Avant que cette réflexion ne soit possible, nous devons être honnêtes envers eux en reconnaissant leurs morts.» Les employés d’Airwars travaillent également pour l’avenir des pays en guerre. «A la fin de la guerre, nous donnerons toutes nos archives aux autorités irakiennes et syriennes pour leur permettre de lancer un processus de réconciliation.»

«De véritables bains de sang»

Les Etats-Unis ont admis leur première victime civile le 21 mai 2015, soit 286 jours et plus de 4000 bombardements après leur entrée en guerre. Méfiant vis-à-vis d’Airwars, le Commandement central américain (Central Command, CENTCOM) a totalement changé d’approche en juillet 2016. «Ordre a été donné de réduire le nombre de civils tués et, pour ce faire, le CENTCOM a été autorisé à collaborer avec des organisations extérieures», se souvient Chris Woods. «Ils nous ont demandé d’accéder à nos données. Suite à la réception de celles-ci, les Américains ont lancé une centaine d’enquêtes officielles.» A ce jour, les Etats-Unis ont admis avoir tué 377 civils.

A côté de cette relative ouverture américaine, Airwars fait face à un quasi mur du silence. La Russie ne donne aucune information, et même ne reconnaît aucun mort civil. Du côté de la Coalition, ce n’est pas mieux: «Aucun pays, autre que les Etats-Unis n’a admis avoir tué des civils, se désole l’ancien journaliste de la BBC. Malgré l’utilisation de bombes de plus en plus précises, c’est statistiquement impossible. On n’envoie pas des bombes dans des villes sans tuer des habitants, surtout dans des villes aussi peuplées que Mossoul ou Raqqa, où ont eu lieu ces derniers mois de véritables bains de sang. Les politiciens qui l’affirment s’illusionnent.» Ce comportement «agace» selon lui les hauts responsables américains, qui ne veulent plus être les seuls membres de la Coalition à admettre de tuer des innocents.

Preuve en a été donnée le 30 avril. Ce jour-là, le CENTCOM a indiqué que 80 civils ont été tués par des pays membres de la Coalition. Interrogés par Airwars, ses officiels ont confirmé que «ce chiffre fait référence aux frappes non américaines». Pour la première fois, il est donc officiellement avéré que des membres de la Coalition ont tué des civils. Le Royaume-Uni, la France, la Belgique, le Danemark, le Canada, l’Australie, la Turquie, les Pays-Bas, la Jordanie, Bahreïn, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis devront bientôt admettre que leurs bombes tuent des civils. (24 heures)

Créé: 28.06.2017, 06h49

Une frappe tue des détenus de Daech

Les bombardements font leur lot de morts civils en Irak et en Syrie, et cela a encore été le cas mardi à l’aube. Au moins 57 personnes ont été tuées dans une frappe aérienne de la Coalition internationale dirigée par Washington contre une prison tenue par le groupe Etat islamique (Daech) à Mayadine, ville de l’est de la Syrie, a rapporté depuis Londres l’Observatoire syrien des droits de l’homme. Parmi les victimes, quinze djihadistes, mais aussi 42 civils emprisonnés. Selon la télévision officielle syrienne, le bâtiment en question servait de prison à «un grand nombre de civils».

D’après les sources de l’ONG dans la ville, le groupe Etat islamique a exposé les corps des victimes dans une rue. Un porte-parole de la Coalition a déclaré que le raid a détruit des installations de Daech et réduit ses capacités militaires, mais il a aussi précisé qu’une enquête était ouverte sur les informations faisant état de victimes collatérales de l’opération. A en croire deux responsables des Services de renseignement américains, Daech aurait transféré la majeure partie de ses chefs à Mayadine, raison pour laquelle la ville a été ciblée.

ATS

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