Sur les traces de la révolte initiée au parc Gezi

TurquieDepuis vendredi 31 mai, la révolte gronde en Turquie. Le mouvement d'opposition à la destruction d'un parc, près de la place Taksim, s'est transformé en manifestation contre la politique du Premier ministre.

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Depuis le 31 mai, la Turquie est en proie à un mouvement de contestation qui balaie tout le pays. A Istanbul, comme à Ankara, des milliers de manifestants se pressent dans les rues pour demander la démission du premier ministre. Retour sur cette vague protestataire.

Les racines de la révolte

Le mouvement de protestation qui traverse la Turquie trouve ses racines dans la défense du parc Gezi à Istanbul, un espace de verdure attenant à la place Taksim et très prisé des Stambouliotes. Dès lundi 27 mai, des manifestants se sont rassemblés dans ce parc pour contester sa destruction et le déracinement de quelque 600 arbres, prévus par le premier ministre Recep Tyyip Erdogan dans le cadre de son plan de réaménagement de la place Taksim. Ces centaines de militants ont campé dans le parc jusqu'au vendredi 31 mai, où la police antiémeutes est violemment intervenue, notamment à coups de gaz lacrymogènes et de canons à eau, pour les déloger.

La répression policière brutale, a été le déclencheur d'un vaste mouvement de protestation contre la politique gouvernementale. Dès samedi, des milliers de manifestants se sont rassemblés sur la place Taksim et ont fait plier le premier ministre, qui a ordonné le retrait des forces de l'ordre dimanche. Depuis, la révolte gronde dans tout le pays et des dizaines de milliers de manifestants appellent à la démission de Recep Tyyip Erdogan, ex-maire d'Istanbul dans les années 90.

Mais si la violente intervention policière envers les militants du parc Gezi a fait office de déclencheur, le contestation bouillonnait déjà depuis plusieurs mois en Turquie. «Au cours des dernières années, les mouvements de quartier et des mobilisations urbaines diffuses se sont multipliés», souligne Jean Marcou, professeur à l’Institut d’Études Politiques de Grenoble, sur le site de l'Observatoire de la vie politique turque (OVIPOT). Et d'ajouter, «le mouvement d'occupation du parc Gezi n'est pas un phénomène sporadique, il a cristallisé l'exaspération latente d'une partie de la population.»

La symbolique de la place Taksim

Le mouvement de protestation n'est pas parti de la place Taksim par hasard. Le lieu est historiquement lié à la contestation, même si durant 33 ans, de 1977 à 2010, les manifestations y étaient interdites. La raison? La mort de plus d'une trentaine de personnes étouffées à la suite d'un mouvement de panique au cours de la manifestation du 1er mai 1977.

La place représente aussi un endroit «stratégique», écrit Jean Marcou sur le site de l'OVIPOT. «Entre la Corne d'Or, la ville moderne, les nouveaux quartiers d'affaire, le Bosphore... Il voisine en outre les quartiers les plus branchés d'Istanbul (...), peuplés de gens qui ne se reconnaissent, ni dans les projets grandiloquents du gouvernement, ni dans ses conceptions socio-politiques.»

Le profil des manifestants

«Les gens qui participent au mouvement le font à titre individuel. Même s'il y a beaucoup de sympathisants du CHP (Parti républicain du peuple, fondé par Atatürk, fondateur et premier président de la République turque), ils ne viennent pas à ce titre. Un spectre très large de la gauche turque est représenté», déclare au Figaro, Elise Massicard, responsable de l'Observatoire de la vie politique turque à l'Institut français d'études anatoliennes. Jeudi, des milliers de personnes ont défilé à Istanbul et Ankara, à l'appel de deux grands syndicats. Mais le mouvement réunit des protestataires de «tous bords politiques», selon le reportage sur place de France 24.

Dans les rangs des manifestants, se retrouvent beaucoup de jeunes et de femmes qui montent au front contre ce qu'ils ressentent comme une islamisation de la Turquie. parmi les manifestantes, la «femme en rouge», shootée le 28 mai, dans le parc Gezi, par le photographe de Reuters Osman Orsal, est devenue l' icône de la contestation. La jeune femme,vêtue d'une robe rouge et déambulant avec pour seule arme son sac de toile blanche, reçoit en pleine figure le jet de gaz lacrymogène d'un policier. Largement partagé sur les réseaux sociaux, décliné en affiches, en graffitis ou en autocollants, le cliché illustrant la violence de la répression policière s'est transformé en symbole pour les manifestants.

Les revendications des contestataires

«Il ne s'agit pas d'un printemps turc mais plutôt d'un mai 68 à la turque. Les turcs ne veulent pas le chaos ou laisser tomber leurs habitudes et leur cosmopolitisme. Leur but est de marcher ensemble vers le progrès, la liberté et plus de démocratie», témoigne une étudiante témoin des événements de la place Taksim sur le Huffington Post.

Les manifestants qui protestent contre le réaménagement de la place Taksim, avec la suppression du parc Gezi, la reconstruction d'une ancienne caserne d'artillerie, la destruction du Centre culturel Atatürk et la construction d'une mosquée, crient de manière plus générale leur ras-le-bol des dérives autoritaires d'Erdogan.

Un premier ministre qui veut marquer Istanbul du sceau de l'AKP et qui ne subit aucun contre-pouvoir capable de proposer une alternative crédible. «Erdogan a pris un peu la grosse tête. Il a considéré que tout était possible. Il est tombé dans une sorte d'autisme politique», explique Didier Billion, spécialiste de la politique turque, au Nouvel Observateur.

Les protestataires plaident aussi pour la défense de leurs libertés. Car si le Premier ministre a fait preuve d'ouverture lors de son entrée en fonction, en 2003, les arrestations d'opposants se sont notamment multipliées depuis 2008, comme le souligne l'Agence France Presse. Et les manifestants se soucient de ce qu'ils perçoivent comme une islamisation de la société. La loi restrictive sur la vente d'alcool, qui interdit notamment la vente au détail après 22 heures, promue, selon le premier ministre, dans un objectif de santé publique, la promotion du port du foulard islamique, le tour de vis donné à la loi sur l'avortement ou la recommandation donnée aux femmes d'avoir au minimum trois enfants, sont autant de mutations qui inquiètent une partie de la société.

Créé: 05.06.2013, 17h30

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