Rio, ruine olympique

Brésil Six mois après la fin des JO, les installations sont à l’abandon dans un Etat en faillite. L'armée est réquisitionnée pour le carnaval.

.La piscine olympique est totalement à l’abandon. Comme bien d’autres installations.

.La piscine olympique est totalement à l’abandon. Comme bien d’autres installations. Image: PILAR OLIVARES/Reuters

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Au milieu des confettis du carnaval, les soldats ne passent pas inaperçus. Les Cariocas sont nombreux à se moquer gentiment, les félicitant pour leur déguisement… Le week-end dernier, tandis que les blocos (groupes de musiciens) défilaient dans les rues, c’est bien l’armée qui patrouillait à Rio, comme en août dernier, lors des Jeux olympiques. A l’époque, c’étaient les débuts de la faillite de l’Etat de Rio, juste à la veille des Jeux, qui avaient obligé le gouvernement fédéral à envoyer les soldats. Aujourd’hui, c’est dans la crainte d’une grève surprise de la police militaire de Rio, en plein carnaval, qu’à nouveau l’armée est réquisitionnée pour des tâches de police. Lundi les soldats ont affronté les manifestants contre le nouveau plan d’austérité du gouverneur de Rio pour obtenir une nouvelle aide fédérale, la troisième depuis la tenue des JO.

Pauvre Maracanã

Les soldats patrouillent aussi désormais entre le stade Maracanã et l’Université, où les étudiants ont monté un campement. «Le bilan, à six mois des Jeux, est bien pire que ce qu’on avait imaginé», dit l’un d’eux, Rafael, un étudiant en histoire de 22 ans. Sa faculté en face du Maracanã est fermée depuis novembre dernier, pour cause de coupe budgétaire. Aujourd’hui, le quartier est désert dès la nuit tombée par crainte des vols. Le Maracanã et le stade de volley, le Maracanãzinho, sont tous deux plongés dans le noir. Un peu plus loin, le Parc aquatique et le Gymnase d’athlétisme, deux installations des Jeux panaméricains de 2007 également désactivées depuis 2012, devaient être détruites pour devenir un centre commercial. Seule l’herbe a poussé entre leurs gradins.

C’est surtout le Maracanã qui fait le plus de peine à Rafael: «Avant, les soirs de match, les bruits du stade résonnaient dans l’amphi, c’était incroyable.» La petite favela du Métro, à côté, alignait les échoppes pour recevoir les supporteurs noctambules. Cette favela a été détruite avant la Coupe du monde de football, en 2014, pour construire un parking pour le Maracanã. Les maisons ont bien été rasées, mais les gravats sont restés et rien n’a été fait sur cette terre sèche. Les Indiens qui occupaient un ancien bâtiment en face du stade ont aussi été expulsés, toujours pour le centre commercial du Maracanã. Mais le bâtiment n’a, lui non plus, jamais été rasé.

Renvoi de balle

C’est l’entreprise brésilienne Odebrecht, aujourd’hui empêtrée dans un énorme scandale de corruption, qui avait gagné le chantier de la rénovation du Maracanã et sa concession pour trente-cinq ans. Odebrecht veut désormais la rendre à l’Etat de Rio. Motifs: sans le centre commercial, les stades de volley et de foot ne seraient pas rentables. D’autre part, le Comité olympique de Rio n’aurait pas rempli ses engagements et rendu le stade dans un état déplorable: pelouse brûlée, sièges cassés et sous-sols jonchés de déchets. Le Comité a bien reconnu «des réparations encore à faire», mais assure avoir dû investir à la réception du stade. Aujourd’hui, aucune des deux parties ne veut régler les factures impayées d’un montant de 1 million de dollars, bien peu en comparaison des 420 millions de dollars dépensés pour sa rénovation. Sans électricité et avec peu de sécurité, des pièces historiques et des équipements numériques ont été dérobés.

Le même abandon s’est reproduit au Parc olympique: la piscine, sans couverture, voit son eau croupie se faire infester de moustiques, des câbles ont été sectionnés. Les panneaux recouvrant les murs de la piscine olympique, et représentant une des œuvres les plus célèbres de l’artiste Adriana Varejão, se sont également déchirés. Dans le quartier des Jeux, la Barra da Tijuca, les équipements olympiques sont également tous fermés. Seule la promenade entre ces immenses bâtiments est autorisée. C’est même le nouveau maire qui a convié la population à en profiter. Sonia est donc venue faire du patin à roulettes avec ses deux filles et cherche en vain des toilettes ouvertes. Tout est cadenassé. Elle a devant elle une étendue de béton pour patiner, mais s’étonne, «que tout soit laissé comme ça, alors que ça a coûté une fortune». Erika et Paulo, eux, sont venus courir et revoir ce lieu qu’ils avaient aimé pendant les Jeux. Le parc fermé leur fait «mal au cœur»: «On est déçu par les Jeux comme tous nos amis. Le maire avait promis qu’il n’y aurait pas d’«éléphants blancs» (ndlr: des infrastructures inutilisées après les compétitions) et tout est à l’abandon.»

L’ancien maire Eduardo Paes avait en effet répété à tout va que la reconversion du Parc olympique en un ensemble scolaire et immobilier était acquise. En réalité, les Cariocas savent depuis peu qu’aucune entreprise n’a jamais été intéressée par ce marché. Le même maire avait assuré que la destruction d’une réserve écologique pour construire le golf olympique était une «excellente affaire». La Ville ne donnait que le terrain et un promoteur financerait le golf, en échange d’y construire également 26 tours de haut standing. «Rio ne va rien dépenser pour avoir un nouveau golf», assurait alors Eduardo Paes, qui avait refusé d’adapter le golf de Rio, lieu de compétitions mondiales, dans le même quartier. Le tout nouveau golf olympique est désormais désert et son vert a disparu. Il est bien public, mais payant, et son concurrent privé, celui-là ombragé et frais, continue d’avoir la préférence des golfeurs de Rio.

Soupçons de fraudes

On a vite comparé dans la presse les Jeux de Rio à ceux d’Athènes en 2004, premier pas vers une profonde crise en Grèce. Ici, aussi tous les voyants sont au rouge (lire ci-contre), l’avenir est sombre. La Justice enquête désormais sur la majorité des chantiers liés à ces grands événements sportifs et leurs comptes sont loin d’être soldés. Il s’agit des mêmes entreprises de construction qui ont truqué pendant des années les marchés, avec l’entreprise pétrolière Petrobras. Et la Justice cherche à savoir si les appels d’offres pour les Jeux sont également entachés de fraudes. Les contrats, pour la plupart, ont en effet été signés par l’ancien gouverneur Sergio Cabral, en prison depuis novembre et accusé d’avoir reçu près de 62 millions d’euros en pots-de-vin.


Salaires impayés, homicides et scandales à gogo


Quelque 9000 soldats sont déployés dans la ville pour le carnaval. Pour prévenir aussi toute grève de la police. EPA

L’abandon des installations olympiques ne serait peut-être pas si scandaleux aux yeux des Cariocas, si le contexte économique n’était pas sinistré. Mais «l’Etat vitrine du Brésil» s’est déclaré en faillite à la veille des Jeux, incapable de payer les salaires de ses fonctionnaires, actifs et retraités.

En plus des dépenses largement sous-estimées, la dette de l’Etat s’est envolée sans qu’aucune alarme ne soit tirée par la Cour des comptes de Rio. La seule comptabilité certaine est un déficit (autour de 5 milliards de francs en 2016) qui compromet tout le fonctionnement des services publics: les établissements scolaires, les hôpitaux, la police. Les homicides ont augmenté de 20% en un an et le nombre de vols à main armée comme celui des voitures a triplé l’année dernière.

La population de Rio a dû accepter un plan d’austérité pour recevoir une nouvelle aide fédérale à la fin des Jeux. Sa troisième enveloppe en février (près de 1 milliard de francs) est conditionnée cette fois à la vente de son service de distribution d’eau, sa dernière entreprise publique et la plus rentable. Le gouverneur de Rio, du même parti politique que le président Michel Temer, a pourtant bien des alliés à Brasília. Mais le président veut des garanties, car d’autres Etats exigent aussi l’aide de la Fédération.

La violence éclate dans les prisons du Nord et le Minas Gerais fait face à une épidémie de fièvre jaune. Fernando Pezão n’a donc pas obtenu de faveur et il a appelé une nouvelle fois la population de Rio «à la compréhension et à la raison».

Le gouverneur manque singulièrement de popularité et risque surtout une procédure de destitution. Fernando Pezão a été le vice-gouverneur de Serge Cabral en 2007, sept années de fastes dépenses qui sont aujourd’hui passées au crible par la police. Son nom est cité dans l’enquête, et l’opposition considère avoir assez d’éléments pour lancer une procédure à l’Assemblée législative de Rio. Mais pour l’eau, la vente est signée. Une décision qui, sans surprise à Rio, est largement désapprouvée par la population. A.V.

Créé: 22.02.2017, 09h09

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