«Il y a rupture entre les experts et les politiques»

CrisesLa sous-alimentation, le réchauffement climatique, les migrants… Les Etats ont été alertés des risques, rappelle un expert de l’ONU.

Olivier De Schutter déplore le manque d’anticipation des gouvernements dans toutes les crises.

Olivier De Schutter déplore le manque d’anticipation des gouvernements dans toutes les crises. Image: ONU/JEAN-MARC FERRÉ

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Ancien rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, aujourd’hui membre du Comité des droits économiques, sociaux et culturels (Ecosoc), Olivier De Schutter n’a pas la langue dans sa poche. L’universitaire belge, auteur de plusieurs rapports pour l’ONU, déplore le manque d’anticipation des gouvernements dans toutes les crises qui secouent la planète.

Où en est-on avec le problème de la sous-alimentation?

Il s’est déplacé. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de fixer un seuil en fonction des calories mais de voir si les gens ont accès à un régime alimentaire suffisamment diversifié. Sans micronutriments essentiels comme le fer ou les vitamines, vous vous trouvez en situation de malnutrition. Si on retient ce critère comme base de calcul, ce sont trois milliards de personnes qui ne s’alimentent pas correctement.

N’être audible que lorsque les crises sont là, n’est-ce pas lassant?

Evidemment. Beaucoup de choses étaient prévisibles. Les conflits qui poussent les gens à partir sont souvent la conséquence de catastrophes naturelles. Le nord de l’Irak a subi plusieurs sécheresses ces dix dernières années, entraînant des mouvements de population qui ont fourni un terreau au terrorisme. La guerre en Syrie, elle aussi, a été précédée de quatre années de sécheresse dans le nord-est. Si les migrants d’Afrique subsaharienne traversent la Libye et la Tunisie pour rallier l’Europe, c’est parce qu’on n’a pas su leur donner de perspectives d’avenir. Au fond, l’Occident ne fait que recevoir la monnaie de sa pièce.

Y a-t-il divorce entre les experts et les responsables politiques?

Il y a une rupture de communication et les responsabilités sont partagées. Les experts ont beaucoup de mal à traduire leurs constats en résolutions. Ils s’en tiennent souvent à des articles publiés dans des revues scientifiques. Les responsables politiques, eux, ont tendance à prendre leurs décisions uniquement en fonction de la courbe des sondages plutôt qu’en fonction des recommandations des experts.

Avez-vous un exemple?

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) avait émis des recommandations. Au final, les gouvernements ont fixé comme limite une hausse de 2 degrés d’ici 2100. Mais c’est une limite politique, pas scientifique.

L’ONU fête ses 70 ans. N’est-ce pas le système de gouvernance mondiale qui est à revoir?

La paix et la sécurité, le développement et les droits de l’homme sont les trois piliers de l’ONU. Ils sont dépendants les uns des autres. Les Etats ne l’ont pas assez compris. Le respect des droits de l’homme est une condition préalable à la réalisation de la paix et de la sécurité. Ils contribuent à aiguiller le développement pour qu’il soit suffisamment inclusif et ne se borne pas à la croissance économique combinée à la croissance des inégalités. Voilà les termes de l’équation difficile à résoudre dans un monde multipolaire.

Dans cette équation, ne faut-il pas ajouter les sociétés transnationales?

Evidemment. La place prise par ces sociétés est très inquiétante. Aujourd’hui, l’investissement privé a pris le relais des Etats. C’est le marché et les actionnaires qui dictent les priorités. Le débat sur la régulation des entreprises transnationales est vital mais il est totalement bloqué.

Que faudrait-il faire?

Les pays de l’OCDE ont refusé la création d’un comité d’experts sur la taxation pour limiter le risque de concurrence fiscale entre Etats. Nous n’arrivons pas à surmonter cet obstacle. Je crois qu’il faut se focaliser sur la question de l’entraide judiciaire comme on le fait dans la lutte contre le terrorisme pour mieux contrôler ces sociétés. Regardez ce qui s’est passé avec l’entreprise Chevron. Elle a été condamnée pour avoir provoqué une pollution au Pérou et en Equateur mais les tribunaux américains refusent de reconnaître ce jugement.

Débat Olivier De Schutter participera à la Journée Genève solidaire organisée le 7 octobre à 18 h 30 au Palais Eynard.

Créé: 05.10.2015, 11h20

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