Les Russes veulent rester les maîtres de l’Arctique

Grand NordPour Moscou, le défi de la prochaine décennie sera de réussir à approvisionner, par la route maritime du Nord, la Chine et l’Inde en pétrole, en gaz et en charbon.

Vyacheslav Ruksha, patron de Rosatomflot, a la tâche de conserver le leadership actuel de la Russie sur l’Arctique.

Vyacheslav Ruksha, patron de Rosatomflot, a la tâche de conserver le leadership actuel de la Russie sur l’Arctique. Image: Odile Meylan

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Dans l’un des salons clinquants du Lénine, le tout premier brise-glace nucléaire de l’histoire russe, il fixe l’assistance de son regard froid. Non pas Vyacheslav Ruksha, le patron tout-puissant de Rosatomflot qui nous accueille dans ce fleuron de la flotte russe aujourd’hui transformé en musée (lire ci-dessous) , mais le vice-amiral Stepan Ossipovitch Makarov depuis son portrait accroché à l’un des murs. «Je vous parle sous sa surveillance, lui qui a imaginé et construit en 1898 le Yermak, le tout premier brise-glace russe», signale celui à qui Moscou a confié la tâche de conserver le leadership actuel de la Russie sur les mers glacées de l’Arctique.

«L’Europe est vieille et dépassée»

Contrairement à ses navires, Vyacheslav Ruksha peine à briser la glace. Ses propos traduisent rapidement une radicalité glaçante. Prenez le réchauffement climatique. Il considère qu’il s’agit d’une farce inventée de toutes pièces par les scientifiques occidentaux. «Il y a toujours autant de glace dans le Nord», assure-t-il, en donnant l’exemple de la Hollande, dont les habitants ne seraient plus champions de patin à glace si leurs canaux avaient cessé de geler.

Voilà pour l’absurde, qui se transforme même en caricature lorsqu’il s’agit de parler de l’Europe. Vieille et surtout complètement dépassée. «Vous (ndlr: les Européens) ne voulez plus de notre pétrole et de notre gaz (ndlr: en allusion aux récentes sanctions occidentales infligées à la Russie). Tant pis pour vous, nous irons les vendre directement en Asie», assure le patron de Rosatomflot. Il est d’ail­leurs persuadé que, dans la décennie à venir, le port géant de Rotterdam aura perdu son leadership sur le marché du pétrole.

Aussi extrêmes, simples et caricaturaux soient-ils, les propos du patron russe apparaissent surtout extrêmement politisés. La Russie a un message à faire passer aux Européens (et aux Suisses) et ce genre de rencontre avec des journalistes étrangers en est le vecteur le plus efficace. A se demander toutefois si, à force de rabâcher avec force et vigueur que vous ne craignez rien ni personne, le résultat ne s’inverse pas au final et illustre des inquiétudes qui se propagent dans la mère patrie à l’économie de plus en plus fragilisée. Pour l’année 2016, la Banque mondiale s’attend désormais à un recul du produit intérieur brut (PIB) russe de 1,2%.

Les enjeux de la route du Nord

Quoi qu’il en soit, pour les Russes, l’avenir se situe clairement à l’Est. Répondre à la soif insatiable de matières premières des Chinois et des Indiens (pétrole, gaz et charbon en tête), voilà le grand enjeu de la prochaine décennie. Et pour l’atteindre, l’accès à la route maritime du Nord (RMN) est prioritaire. Après un passage à vide au sommet de la dernière crise économique mondiale en 2008, il apparaît en effet que de plus en plus de marchandises circulent par cette voie. Rosatomflot le constate chaque jour un peu plus. «Nous avons signé quelques gros contrats, dont l’un avec Gazprom», explique Vyacheslav Ruksha, convaincu que les affaires vont continuer de croître ces prochaines années. D’ici à 2030, le Ministère des transports russe espère faire circuler par le Nord du fret à hauteur de 50 à 80 millions de tonnes par an.

De quoi faire rêver Mourmansk, cette vieille ville délabrée dont le port ne gèle jamais grâce au passage des courants chauds du Gulf Stream. Celle qui abrite la flotte des brise-glace nucléaires s’affirme en effet comme la véritable tête de pont de cette nouvelle route vers l’Est et fantasme déjà sur les retombées économiques qui devraient s’ensuivre. Pour le moment toutefois, les débouchés restent limités, et cela risque de durer tant que le prix des matières premières ne repartira pas à la hausse!

Rester les maîtres de l’Arctique

Afin d’atteindre ses objectifs, la Russie ne lésine pas sur les moyens. Elle vient d’investir près de 2 milliards de dollars dans la conception de son dernier géant des mers: l’Arktika. Le 16 juin dernier, à Saint-Pétersbourg, le plus grand brise-glace nucléaire de l’histoire était mis à l’eau. Il n’entrera toutefois en fonction qu’à partir de la fin de l’année prochaine. D’ici à 2020, deux autres navires devraient le rejoindre: le Sibir et l’Oural. Capables de briser jusqu’à trois mètres de glace, les trois bateaux devraient pouvoir en escorter d’autres tout au long de l’année et remplacer la flotte actuelle de plus en plus vieillissante.

Reste la grande inconnue: combien de temps les Russes pourront-ils rester les maîtres de l’Arctique? Si les Européens peinent encore à croire au véritable potentiel de cette voie maritime vers l’Est, l’hypothèse que les Chinois viennent un jour empiéter sur les plates-bandes russes circule. Depuis 2012, le Dragon des Neiges, premier brise-glace scientifique (mais non nucléaire) chinois, circule dans la région et illustre des velléités croissantes de Pékin sur cette route maritime du Nord. En 2014, le 24 décembre, il venait même au secours d’un navire russe piégé par les glaces.

Et si la Chine bâtissait sa propre flotte de brise-glace nucléaires pour cesser de payer les lourdes taxes imposées par les Russes? Cette idée ne semble pas perturber le sommeil de Vyacheslav Ruksha. Selon lui, son pays a une quinzaine d’années d’avance technologique sur les Chinois dans ce domaine. «L’Arctique, c’est notre territoire! Nous continuerons d’en assurer la sécurité et à y faire de l’argent», décrétait il y a un an Dmitri Rogozine, le vice-premier ministre russe.

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(24 heures)

Créé: 08.07.2016, 09h19

La salle de contrôle des réacteurs servait à alerter en cas d’anomalie. Durant ses quarante-deux ans d’exploitation, le «Lénine» aurait frôlé une fois la tragédie.

Le «Lénine», un brise-glace devenu musée

«Suivez bien le guide, sinon vous risquez de vous égarer.» Voilà pour l’avertissement avant d’entamer la visite du Lénine, ce fleuron historique de la flotte russe de brise-glace nucléaires amarré au port de Mourmansk. Construit en 1956 et inauguré une année plus tard, le 5 décembre 1957, celui qui fut le premier navire à propulsion nucléaire dans le monde s’est transformé en bateau-musée depuis la fin du XXe siècle.

D’une salle à l’autre, l’un des 18 membres d’équipage que compte encore le brise-glace sert de guide et raconte la vie à bord des marins (jusqu’à 200 hommes à l’époque) qui pouvaient passer entre quatre et huit mois en mer suivant les conditions de navigation. Car, malgré sa capacité à écraser la glace – et non pas à la briser, comme le laisse penser son nom –, le brise-glace n’était pas à l’abri de se retrouver prisonnier de la banquise, qui peut devenir aussi dure que l’acier lorsque les vents se lèvent et que les températures chutent à –50 degrés.

Heureusement qu’il y avait la salle des machines, où les températures étaient en moyenne 15 à 20 degrés plus chaudes. De là, on se rapproche du cœur de la bête: ses deux réacteurs nucléaires alimentant à l’aide de quatre turbines à vapeur les moteurs électriques du navire qui peuvent propulser ce géant à 44'000 chevaux et lui fournir jusqu’à cinq ans d’autonomie. «Si les réserves énergétiques étaient illimitées, ce n’était pas le cas de la nourriture», précise le guide. L’approvisionnement en vivres du Lénine représentait donc l’un des plus grands défis pour les Russes, surtout lorsqu’il se retrouvait paralysé dans la banquise.

Pour des raisons de sécurité, la zone où se trouvaient les réacteurs reste interdite, visible seulement derrière d’épaisses vitres en verre. Seule une petite maquette permet d’en comprendre le fonctionnement. Reste à visiter la salle de contrôle des réacteurs. Si les écrans y sont nombreux, leur importance est vitale, puisqu’ils servaient à alerter les marins en cas de dysfonctionnement. Durant ses quarante-deux ans d’exploitation, le Lénine aurait frôlé la tragédie une fois avec la fonte d’une des piles nucléaires. Si les détails n’ont pas encore été rendus publics, l’hypothèse la plus répandue est que l’installation défectueuse se trouve aujourd’hui dans les profondeurs au large de la Nouvelle-Zemble.

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