«Se séparer de l’Allemagne, de l’Espagne, de l'Italie, c’est de la folie...»

InterviewLa France est désormais marginalisée en Europe, estime Alain Juppé. Le favori à la présidentielle promet de lui rendre sa crédibilité internationale. Il veut aussi redonner le goût de l'Europe et dénoncer les accords du Touquet pour débloquer Calais

Alain Juppé sur le Brexit: «Nous ne devons pas perdre de temps pour gérer toutes les conséquences de la décision du peuple britannique.»

Alain Juppé sur le Brexit: «Nous ne devons pas perdre de temps pour gérer toutes les conséquences de la décision du peuple britannique.» Image: Pierre-Yves Thienpont/Le Soir

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Alain Juppé a non seulement été premier Ministre, mais également ministre de la Défense et surtout ministre des Affaires étrangères à deux reprises. Le maire de Bordeaux connaît bien cette discipline.

Vous avez qualifié le Brexit de «choc». Quel est votre message aux Anglais?

Mon message est clair: vous avez choisi et nous respectons votre choix. Maintenant, il faut le mettre en œuvre rapidement. Nous ne devons pas perdre de temps pour gérer toutes les conséquences de la décision du peuple britannique. Car on ne peut pas être dehors et dedans. On ne peut pas être dehors et prétendre participer aux décisions qui concernent ceux qui sont dedans. Il ne s’agit pas de punir la Grande-Bretagne, mais d’être cohérent. Par ailleurs, la France va garder, sur le plan militaire, une coopération bilatérale très resserrée avec la Grande-Bretagne. Pour le reste, il faut aller le plus vite possible. Il faut être ferme.

Diriez-vous que c’est un bien pour un mal?

En matière de défense européenne, il y avait toujours un blocage britannique. Les choses vont peut-être bouger. Il faut voir quels sont les pays intéressés par une coopération renforcée: la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Pologne et la Suède encore sont des pays avec des capacités industrielles de défense.

Vous évoquez aussi la nécessaire reconstruction de l’Europe. Comment?

Il faut s’interroger sur nos points communs. Je pense qu’il y a des valeurs, une culture et une civilisation européennes. Je propose une grande conférence avec des intellectuels, des artistes, des hommes politiques, qui puissent réfléchir sur ce qu’est aujourd’hui l’identité européenne. Si on reste dans le chacun pour soi, cela sera un désastre. Nous serons des Etats vassaux des grands empires qui sont en train de s’affirmer, comme la Russie, la Chine et d’autres encore. Il faut donc qu’on reprenne conscience de notre destin commun et qu’on soit décidé à rester ensemble. Il faut savoir qui est prêt à venir et qui ne l’est pas.

Et sacrifier ceux qui ne sont pas prêts?

Il ne s’agit pas de sacrifier mais de respecter leur choix. S’ils se disent qu’ils ne partagent pas les mêmes valeurs, libres à eux: on ne va pas leur imposer. On va évidemment vers une Europe qui est dans les têtes depuis très longtemps, qui existe déjà en partie avec Schengen et la zone euro. C’est-à-dire une Europe à plusieurs cercles.

Vous êtes favorable à une Europe à plusieurs vitesses?

Elle existe déjà. Tout le monde n’est pas dans Schengen ou dans la zone euro. En matière de sécurité, les Vingt-Sept n’ont pas exactement la même légitimité ni les mêmes moyens pour participer à une coopération en matière de défense.

Et les valeurs communes de l’Europe touchent aussi la solidarité face à la crise migratoire?

Si on est une Europe politique, qui a un message à apporter au monde et un rôle à jouer sur la scène internationale, ça veut dire qu’on a d’abord des frontières. Il est absolument urgent de sortir de la situation actuelle. Nous n’avons pas donné aux organismes de Schengen, et particulièrement à l’agence Frontex, les moyens financiers, humains, juridiques pour réussir leur mission. Heureusement, c’est en train de changer. Nous avons maintenant un corps de gardes qui peut surveiller les frontières extérieures. Il faut être clair: si on n’est pas prêt à exercer des contrôles de ce genre, et si ça ne marche pas, chaque pays sera obligé de remettre ses frontières internes. Ce serait une régression historique.

Une conférence, c’est bien… Mais comment fait-on rêver avec l’UE si les pays qui ont dit non (Suisse, Norvège, Royaume-Uni) sont prospères?

En affirmant ses convictions, en disant aux Français que se séparer de l’Allemagne, se séparer de l’Espagne, se séparer de l’Italie, c’est de la folie. Certes, l’histoire ne se répète jamais. Encore que les nationalismes progressent un peu partout. J’ai souvent dit que l’Europe, c’était la paix. On en rigolait… Aujourd’hui il y a des bruits de guerre un peu partout dans le monde. On peut faire comprendre à nos concitoyens que là il y a un enjeu formidable. D’ailleurs, toutes les enquêtes d’opinion aujourd’hui en France donnent une majorité favorable à l’Europe. Toutes. Ce qui n’empêche pas par ailleurs les mêmes d’aller voter pour le Front national. On ne voit pas la logique

Vous restez Européen?

Plus que jamais! Si l’Europe est porteuse d’un message de paix, un message de valeurs, un message de culture, d’une certaine conception de l’humanisme et de la dignité de la personne humaine, je crois qu’on peut faire renaître l’envie de l’Europe dans les peuples européens. Mais elle doit recentrer sur l’essentiel: la sécurité, le contrôle des frontières, les grands axes structurants de l’avenir. Comme l’énergie, les renouvelables, la transformation numérique du monde, l’innovation, la recherche.

Le leadership de l’UE s’effondre. Que vous inspire le rapprochement entre Merkel, Hollande et Renzi? Incarnerez-vous un autre leadership?

La condition sine qua non est d’abord que la France retrouve de la voix. La France n’est plus audible. Regardez sur un certain nombre de négociations, nous sommes complètement marginalisés. Madame Merkel a été toute seule à négocier avec Monsieur Erdogan. La France aujourd’hui ne pèse plus, tout simplement parce que – ce n’est pas la seule explication – nous avons été incapables de faire les grandes réformes structurelles qui sont nécessaires. Deux réformes seront des signaux très forts de la volonté de la France de changer les choses: la première, c’est la réforme des retraites; la deuxième, c’est la réforme du marché du travail. Le jour où nous aurons reconquis cette crédibilité, nous serons à égalité à nouveau avec l’Allemagne. Et à ce moment, nous pourrons entraîner les autres. (24 heures)

Créé: 21.10.2016, 07h00

Pour Calais, il faut dénoncer les accords du Touquet

La France a le problème de Calais. Comment le résoudre?

On ne peut pas tolérer ce qui se passe à Calais. L’image est désastreuse pour notre pays. Il y a aussi de conséquences économiques et de sécurité extrêmement graves pour les Calaisiens. Donc la première chose est de dénoncer les accords du Touquet. On ne peut pas accepter de faire sur le territoire français la sélection de personnes dont la Grande-Bretagne veut ou ne veut pas. C'est à elle de faire ce travail.

Donc il faut redéplacer la frontière de l'autre côté de la Manche?


Bien sûr. Il ne faut pas me dire que c'est difficile car les Britanniques ne le veulent pas. Si on partait dans les négociations internationales avec cet état d'esprit, il n'y aurait jamais aucune négociation. Il faut donc ouvrir le débat et obtenir un nouvel accord avec la Grande-Bretagne. X.A.

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