«Il y a du sexisme dans le rejet d’Hillary»

Etats-Unis Pour la politologue Nicole Bacharan, les Américains peinent à confier à une femme les clés de la Maison-Blanche.

La politologue Nicole Bacharan.

La politologue Nicole Bacharan. Image: Patrice Normand

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C’est une évidence pour Nicole Bacharan: la campagne de haine menée contre Hillary Clinton est révélatrice du degré de sexisme qui subsiste aux Etats-Unis «bien davantage qu’en Europe, à l’exception peut-être de la France». Historienne et politologue, cette spécialiste de la société étasunienne a publié cette année deux ouvrages: «First ladies, à la conquête de la Maison-Blanche» (chez Perrin) et «Du Sexe en Amérique, une autre histoire des Etats-Unis» (chez Laffont).

Est-il plus difficile de faire élire une femme qu’un métis à la présidence des Etats-Unis?

Oui, c’est bien mon impression. L’hostilité à l’égard de Hillary Clinton dépasse largement le domaine du rationnel. Notez bien que je ne suis pas aveugle sur les faiblesses de la candidate démocrate: elle manque de charisme et aux yeux des électeurs, elle incarne avant tout l’establishment américain. De plus, au cours des dernières décennies, le couple Clinton a été accusé de divers conflits d’intérêt… même si cela n’a jamais débouché sur une condamnation. Mais rien de cela ne justifie pas le niveau d’agressivité à son encontre. Beaucoup d’électeurs ont du mal à confier à une femme les clés de la Maison-Blanche. Ou pire: le commandement de l’armée la plus puissante au monde. Chez certains fans de Donald Trump, les pires insultes sexistes côtoient les commentaires racistes. J’en ai entendu dire: «On a déjà eu un nègre, on ne va pas maintenant élire une femme!» Son électorat type, ce sont des hommes blancs en colère, qui estiment que le pays leur échappe…

Le style de la candidate pose-t-il problème? Beaucoup disent qu’ils auraient pu voter pour une autre femme…

Personne n’est prêt à s’avouer sexiste. Mais si Hillary Clinton ne fait pas l’affaire, alors quel genre de femme faudrait-il? Pour remporter une élection présidentielle aux Etats-Unis, il faut bien plus que de l’ambition: une intelligence tactique, une endurance de marathonien, une grande force de caractère, une volonté de fer. Or, c’est précisément ce qu’on lui reproche. Sa froideur, son esprit calculateur, ses réseaux, sa connaissance des rouages politiques…

L’impopularité de Hillary Clinton ne contraste-t-elle pas avec la formidable cote de Michelle Obama?

Précisément. Michelle Obama a du charisme, c’est certain. Un véritable talent d’oratrice. Mais on l’aime dans son rôle de Première dame se souciant de la santé des enfants, de leur nutrition. Souvenez-vous que Hillary Clinton, elle aussi, était très populaire au moment de l’affaire Lewinsky, quand on l’a vu soutenir loyalement son mari volage, sauvant son mariage et sa famille. C’était un rôle d’épouse traditionnelle, que des féministes dénonçaient à l’époque. Mais en dehors de cet épisode, le Parti républicain s’emploie depuis plus de trente ans à démolir l’image de cette avocate ambitieuse. Dans le passé, on l’a accusée de corruption, de trafic de drogue, de meurtre… et même de décorer le sapin de Noël avec des sex-toys! C’est du délire.

Les propos sexistes de Trump ont semé le trouble chez les républicains. Mais est-ce là une question qui préoccupe tellement les électeurs?

Il est vrai que, par exemple, beaucoup de femmes votent Trump (ndlr: même si la majorité soutient Hillary Clinton). Parmi ceux qui ont le sentiment d’être des laissés-pour-compte, oubliés par les derniers gouvernements, la tentation est forte de ne pas voter pour la démocrate, qui s’inscrit dans la continuité des politiques menées par Barack Obama. Et même dans le prolongement des mandats de Bill Clinton. Par ailleurs, le candidat républicain a fait émerger un électorat raciste, dont l’importance surprend. Enfin, il y a bien entendu tous ceux et celles qui comptent sur Donald Trump pour réduire les impôts.

Que se passera-t-il si Hillary Clinton est élue?

Ce sera l’enfer. Je suis effrayée par le tour que prend cette démocratie. Donald Trump et ses partisans envisagent sérieusement de ne pas reconnaître l’élection, ce qui ébranlera le système américain. A la Chambre des représentants, la commission de supervision (dominée par les députés républicains) a déjà annoncé qu’elle a de quoi lancer des enquêtes durant deux ans autour de l’affaire des e-mails de l’ancienne secrétaire d’Etat. Au Sénat, les élus peuvent bloquer pendant quatre ans la nomination du prochain juge à la Cour suprême (où les magistrats conservateurs seraient minorisés). Le tout sur fond de querelles intestines au sein d’un Parti républicain au bord de l’explosion. Hillary Clinton a beau connaître sur le bout des doigts le fonctionnement de l’administration et du Congrès, elle sera confrontée à un mur de refus parlementaire.

Va-t-on donc vers une paralysie totale?

Pas tout à fait. Hillary Clinton présidente, elle pourrait poursuivre et améliorer la réforme de la santé, puisque la loi a déjà été votée. Elle pourrait aussi trouver des soutiens républicains pour tenter de réformer le système judiciaire et en finir avec l’incarcération de masse. En matière économique également, il pourrait y avoir des brèches. Mais ce sera difficile.

Le documentaire «Clinton-Obama, les secrets d’une rivalité» de Nicole Bacharan et Dominique Simmonet sera diffusé dimanche à 22 h 35 sur la chaîne France 5.

(24 heures)

Créé: 04.11.2016, 18h55

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