En six ans, l'Antarctique a perdu autant de glace que l’Arctique en quarante ans

ClimatLa plus grande réserve d’eau douce du monde fond. Elle pourrait devenir le facteur principal du réchauffement climatique.

L'impact du réchauffement climatique sur les glaces de l'Antarctique ne fait plus aucun doute

L'impact du réchauffement climatique sur les glaces de l'Antarctique ne fait plus aucun doute Image: Edu_Ruiz/Pixabay

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

C’est une faille de 3,5 km de profondeur. Presque trois fois plus profonde que celle du Grand Canyon. Le point le plus bas des continents découvert à ce jour. Et il se trouve… sous les glaces de l’Antarctique.

Cette découverte des chercheurs de l’Université de Californie, publiée avant Noël dans la revue «Nature Geoscience», a mis en émoi le monde des glaciologues. Car cartographier le 6e continent relève de l’exploit.

Météo extrême, accès difficile... Pendant des années, les chercheurs ont dû se contenter des relevés de radars imprécis. L’équipe californienne a compilé des mesures de la NASA et des données de 19 instituts de recherche depuis 1967. Mais elle a aussi calculé des volumes de glace à partir de sa vitesse de déplacement. Un travail titanesque sur cinq ans qui donne la carte la plus détaillée de ce qui se cache sous la glace du pôle Sud. Il a permis de mettre au jour la profondeur de ce fameux canyon sous le glacier Denman, à l’est du continent, qui mesure 100 km de long sur 20 km de large.

Le niveau des eaux pourrait monter

«Pour quoi faire?» diront certains. Un canyon sous la glace, même s’il est très profond, ne semble au premier abord pas très passionnant. Sauf que son fonctionnement l’est. «Plus un glacier se retire dans des eaux profondes ou des canyons profonds, plus il se retire rapidement, explique Eric Rignot, coauteur de l’étude. Et si le glacier commence à se retirer dans le canyon pour des raisons climatiques, par exemple à cause d'un océan plus chaud, le processus se poursuit, même si l’océan se refroidit. Le glacier doit continuer à se retirer jusqu'à ce que son front retrouve des bosses ou un terrain qui monte dans la direction opposée à l'écoulement.»

Ces canyons sont donc de grande importance. «Ils charrient une masse importante de glace vers l’océan, ajoute Conrad Steffen, directeur scientifique du Swiss Polar Institute. Avec le réchauffement climatique, ces masses se déplaceront plus vite, elles seront expulsées dans l’océan où elles fondront, faisant augmenter le niveau des eaux.»

L’eau décolle la glace

La carte ultraprécise des chercheurs californiens est un jalon de plus dans l’exploration de l’Antarctique. Car les scientifiques s’interrogent depuis toujours sur le fonctionnement de ces terres qui concentrent 90% des glaces de la planète, mais qui restent hostiles à l’exploration. «Le continent est trop vaste. Ce n’est pas comme le Groenland qu’on peut atteindre avec un avion de ligne. Il faut collaborer avec les stations scientifiques. C’est un problème de logistique», résume Conrad Steffen. Et puis, on n’a pas encore le recul de vingt ou trente ans comme au Groenland, mais seulement des mesures ponctuelles.

Dans les années 80, l’Antarctique paraissait inébranlable. Les rapports du GIEC supposaient même qu’en raison de chutes de neige plus abondantes dues à l’effet de serre, il ferait diminuer le niveau des océans. L’observation par satellites dix ans plus tard a changé la donne. On maîtrise mieux aujourd’hui le cycle complexe de l’écoulement des glaciers. «Plus de la moitié du continent est située sous le niveau de la mer, rappelle Dorota Retelska, auteure du livre «Antarctique-Ouest dans le vide». On sait maintenant que l’océan qui se réchauffe s’infiltre par en-dessous et décolle la glace, notamment dans ces canyons profonds. La partie occidentale de l’Antarctique, qui est principalement une calotte glaciaire, va s’effondrer, c’est une certitude. C’est juste une question de dizaines, au mieux de centaines d’années.»

Des icebergs immenses à la dérive

Il va donc falloir nous habituer aux images d’énormes blocs de glace à la dérive. Un chiffre résume à lui seul l’ampleur des dégâts: l’Antarctique perd 250 milliards de tonnes de glace chaque année, l’équivalent de 100 millions de piscines olympiques! Depuis 2014, il en a perdu autant que l’Arctique en quarante ans, selon Claire Parkinson, climatologue à la NASA, qui a analysé ses variations de 1979 à 2018. Le jour de Noël, 15% de la surface du continent blanc ont fondu en une seule journée, un nouveau record...

«Il ne faut pas non plus négliger l’effet albédo (ndlr: la blancheur de la banquise qui reflète les rayons du soleil et limite le réchauffement), renchérit Dorota Retelska. Si l’Antarctique rétrécit, cet effet est moins fort et cela accélère la hausse des températures à l’échelle de la planète.» Le problème est complexe, les sources de réchauffement multiples. D’où la difficulté de prédire la hausse du niveau des océans à la fin du siècle, qui varie, selon les chercheurs, de quelques mètres pour ceux du GIEC, à une vingtaine pour les plus pessimistes. «Il manque un modèle global», résume la scientifique. Hélas, les villes côtières seront les premières victimes de la fonte des glaces en Antarctique, bien avant que ce mystérieux continent ne nous ait livré tous ses secrets.

Créé: 10.01.2020, 14h11

Articles en relation

Un iceberg de 1600 km2 se détache en Antarctique

Climat L'énorme bloc de glace, baptisé D28, s'est séparé de la barrière de glace d'Amery, sur l'est du continent. Il a la taille du canton de Fribourg. Plus...

La glace de l'Antarctique fond plus vite que jamais

Environnement Une étude révèle que les glaces fondent six fois plus rapidement qu'il y a 40 ans en Antarctique. Plus...

Elle était la seule toubib sur une station polaire

Expérience Cheffe des urgences de l’Hôpital de Nyon, Sandra Bieler a passé six semaines en Antarctique pour soigner les bobos de scientifiques. Plus...

Un tour de l’Antarctique pour la science

Climat L’ACE a achevé son périple, mais l’aventure scientifique, elle, ne fait que commencer. Les chercheurs ont deux ans pour publier leurs résultats. Plus...

Autour de l’Antarctique, au chevet du climat

Sciences L’expédition ACE, coordonnée par l’Institut polaire suisse de l’EPFL, emmène 22 groupes de chercheurs autour du continent blanc. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.